Jon Vickers, alors au sommet de ses moyens phénoménaux (nous sommes en 1960 !), réussit l’improbable quadrature du cercle : il incarne un Maure de Venise tour à tour amoureux et rugissant, un instant fragile puis capable de déchaîner des torrents d’une énergie tellurique à faire trembler vos enceintes ! Une quinzaine d’années plus tard, avec Karajan et Freni pour EMI, il ne rééditera malheureusement pas l’exploit, la voix ayant perdu de son métal – et l’interprétation, son naturel.
Tullio Serafin, octogénaire au moment de la captation, l’accompagne remarquablement dans ce flot de passions contraires, galvanisant les forces de l’Opéra de Rome pour les porter jusqu’à l’incandescence. La prise de son magnifie les moindres inflexions de l’orchestre, ses chatoiements comme ses éclats. Tito Gobbi fait un admirable numéro de composition, veule, insinuant, cabot, diabolique – et encore très bien chantant. Quant à Leonie Rysanek, aux moyens que l’on pourrait penser surdimensionnés pour ce rôle avant tout élégiaque, elle est le parfait contrepoint de Vickers : son timbre d’une rare densité, charnu et moiré, résiste aux assauts de son époux avec une plasticité déconcertante – et des aigus d’une richesse en harmoniques sidérante !
Qu’importe alors le Cassio un peu pâlot d’Andreolli ! Nous tenons là une gravure quasi idéale de cet ouvrage majeur du répertoire.
Jon Vickers (Otello), Leonie Rysanek (Desdemona), Iago (Tito Gobbi), Florindo Andreolli (Cassio), Mario Carlin (Roderigo), Ferruccio Mazzoli (Lodovico), Franco Calabrese (Montano), Myriam Pirazzini (Emilia), Robert Kerns (Un héraut)
Tullio Serafin (direction), Orchestre et Chœur de l’Opéra de Rome
RCA 1960



