Disparition de Luc Bondy

Par Camille De Rijck | sam 28 Novembre 2015 | Imprimer

Il y eut Patrice Chéreau et il y eut Luc Bondy. C’est Pierre et Jean de Maupassant, mais avec deux héritages, deux mannes célestes. Chéreau le bourreau de travail, le méditatif, le marathonien, qui portait en lui un projet comme une éléphante voit avec patience sa progéniture l’envahir au fil des ans. Et Bondy, l’instinctif bordelique, qui grattait les cheveux qu’il n’avait plus face à ses acteurs, leur demandait un jour de sourire, le lendemain de pleurer ; imaginant son travail comme une gigantesque tempête d’idées où l’ordre, finalement, n’est qu’une illusion volée sur le fil. Ils se jalousaient : leurs cachets, leurs scénographes, leurs éclairagistes, leurs théâtres. Ils s’enviaient ; Bondy écumait face au talent architectural de Chéreau, qui écumait lui-même face aux fulgurances spontanées de Bondy. Horowitz jaloux de la profondeur de Kempf qui lui aurait envié sa véhémence. Surtout Bondy et Chéreau s’admiraient, violemment, gémelliquement. Un proche raconte qu’à la fin de leurs vies – malades, pantelants – ils se retrouvaient pour échanger leurs opiacés « tiens, essaye ça, on m’en prescrit des kilos, c’est formidable pour se sentir plus léger ». Ils fermaient les yeux et se souriaient de cette connivence que seule forge la rivalité. Si Chéreau avait un appétit de moineau, Bondy était un ogre ; il voulut tout, s’égara sur la scène du Met, s’installa dans un Odéon qui n’ajouta rien à sa gloire. Pourtant, il suffira de penser à Marina Hands dans son Ivanov testamentaire, représenté il y a quelques jours encore, pour mesurer l’art transcendantal du chorégraphe des corps, qui enseigne l’immortalité d’un texte à chaque centimètre de peau, à chaque murmure, à chaque cri ; pour mesurer simplement le talent vertigineux de Luc Bondy, décédé aujourd’hui à l’âge de 67 ans.  

 

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