Du moins, mais surtout du plus

Cadmus et Hermione - Versailles

Par Laurent Bury | mar 26 Novembre 2019 | Imprimer

A peine plus de dix ans après le spectacle monté par Benjamin Lazar à l’Opéra Comique, Vincent Dumestre remet Cadmus et Hermione sur le métier. Difficile dans ces conditions d'éviter la comparaison avec soi-même, et cette question inévitable : l’œuvre se porterait-elle aussi bien en concert qu’à la scène, beaucoup gardant un souvenir ému de la production éclairée à la bougie, avec ses dei et deae ex machinis, ses toiles peintes et ses costumes colorés, sa gestuelle baroque. On pouvait se le demander, s’agissant du premier opéra de Lully, dont l’esthétique se situe à mi-chemin entre l’opéra italien dont il descend (avec notamment un personnage de nourrice comique, confiée à un homme, qui ne déparerait pas chez Monteverdi ou Cavalli) et la tragédie en musique qu’il annonce, à travers la splendeur mélancolique de certains dialogues en duo (« Je vais partir, belle Hermione », à l’acte II, notamment). De tragédie, Cadmus et Hermione n’a guère que le nom : avec le couple bouffon que forment Charite et Arbas, avec son happy end, nous sommes dans une franche comédie, loin du drame quasi racinien des meilleures tragédies lullistes.

Onze ans après les représentations de janvier 2008, Cadmus revient donc, toujours avec son français « restitué », mais privé des images qui l’accompagnaient. Point ici de version semi-scénique, même si la plupart des chanteurs font l’effort de jouer leur personnage avec la même expressivité qu’ils pourraient déployer dans un théâtre. Il faut imaginer les épisodes relevant du merveilleux ; il faut évidemment aussi écouter les danses au lieu de les regarder, mais ce n’est finalement pas plus mal, on y reviendra. Somme toute, s’il y a un « moins » quelque part, c’est peut-être du côté du chœur. Faute d’avoir chanté cette musique en scène l’ensemble Aedes manque parfois un peu de vie, surtout dans le prologue consacré aux jeux champêtres ; le sacrifice à Mars est moins déficient, car son côté martial exige davantage d’énergie.

L’orchestre, en revanche, livre une éclatante démonstration de son talent dans cette musique, et notamment dans ces danses que, l’œil n’étant pas sollicité, l’oreille est d’autant mieux placée pour savourer des pages aussi admirables que la chaconne du premier acte. Le Poème Harmonique brille ici de tous ses feux, et l’on apprécie particulièrement les couleurs dont se pare la partition de Lully, entre les cornemuses de la pastorale du prologue, les bassons et les flûtes tout au long de l’œuvre, la trompette lors de l’invocation à Mars… La direction de Vincent Dumestre sonne plus animée que jamais, fruit d’une décennie d’expérience supplémentaire, peut-être.

Par ailleurs, il faut le souligner, on ne retrouve chez les solistes vocaux pas un seul membre de la distribution d’il y a dix ans. Renouvellement intégral, donc, mais le vivier baroque est suffisamment riche pour le permettre. Parmi les plus petits rôles, on admire la délicatesse de nuances dont font preuve dans le trio des Africains Kaëlig Boché et Benoît-Joseph Meier, celui-ci livrant par ailleurs une remarquable composition dans le rôle de l’Envie. Des deux princes tyriens, Enguerrand de Hys est celui qui rend le plus admirablement l’ironie de son personnage. Guilhem Worms manifeste en grand sacrificateur une majesté et une autorité impressionnantes, tandis que Nicholas Scott campe une truculente Nourrice. Faisant preuve d’une belle générosité vocale, Marine Lafdal-Franc est la seule soprano de l’équipe féminine. Eva Zaïcik n’a plus à prouver sa totale adéquation avec ce répertoire dont elle maîtrise parfaitement les codes ; on est ravi de la voir ici interpréter un personnage rieur, ce dont elle n’a pas souvent eu l’occasion. Franchement comique est le personnage d’Arbas, qui trouve en Lisandro Abadie un titulaire idéal, par ses mimiques et ses regards qui font mouche comme par son aisance dans le grave. On connaît les affinités de Thomas Dolié avec la tragédie lyrique : si Cadmus est un héros bien moins tourmenté que ceux où il s’épanouit le mieux, il ne lui permet pas moins de déployer toute la richesse de son timbre, notamment dans l’un des plus beaux airs de cet opéra, « Belle Hermione, hélas, puis-je être heureux sans vous ? » qui ouvre le dernier acte. Plus inattendue dans cette musique, Adèle Charvet prouve sa versatilité en offrant d’Hermione un portrait on ne peut plus différent de celui qu’offrait naguère Claire Lefilliâtre : autant celle-ci était aristocratique jusqu’au bout des ongles mais un peu froide, autant la mezzo fait preuve d’une sensibilité à fleur de peau et remporte un triomphe auprès du public.

 

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