Le physique ou la voix de l'emploi ?

Carmen - Paris (TCE)

Par Christophe Rizoud | mar 31 Janvier 2017 | Imprimer

Jusqu'à pas si longtemps, et des siècles durant, la question épineuse de l'opéra était de savoir si la musique primait sur le texte ? Prima la musica, poi le parole ? Gluckistes et piccinistes se querellèrent sur le sujet et Richard Strauss en fit l'argument de son dernier ouvrage lyrique : Capriccio. Dans une société avide d'image, il s'agit désormais de choisir entre la voix ou le physique de l'emploi.

Interviewée par notre consœur Brigitte Cormier, Marie-Nicole Lemieux ne se berce pas d'illusions : « Je n’imagine pas un metteur en scène montant une Carmen ayant mon  physique ». De la gitane de Mérimée élevée au rang de mythe par la musique de Georges Bizet, la chanteuse canadienne possède pourtant le ramage à défaut du plumage andalou. Le rôle est destiné a priori à un mezzo-soprano, capable d'articuler clairement la langue française, sans notes excessives de part et d'autre de la portée, ni de virtuosité particulière. Un jeu d'enfant pour cette francophone de naissance, qui aime rivaliser d'agilité dans des partitions autrement hérissées de difficultés (elle chantait Bertarido dans Rodelinda pas plus tard que la semaine dernière et Rossini forme le programme de son nouvel album, à paraître début mars). La mise en espace de Laurent Delvert au Théâtre des Champs-Elysées lui concède les mouvements qu'une stricte version de concert n'aurait pas autorisés. Etait-ce nécessaire ? Sans doute, pour se projeter dans le personnage comme on se jette dans la fosse aux lions. Carmen n'est pas tant une histoire de physique ou de voix que de tempérament. La personnalité bouillonnante de Marie-Nicole Lemieux trouve là un terrain d'expression à sa démesure, avec les excès qui la caractérisent et nous la rendent sympathique. Accents appuyés, graves écrasés, traits accentués tirent l'interprétation vers le folklore – si ce n'est la caricature – alors que les dialogues parlés, dit simplement d'une voix étonnament claire, laissent entrevoir une autre proposition, plus naturelle. Le trio des cartes et le duo final d'une violence inouïe imposent la tragédienne, inflexible, possédée, effrayante. La frontière entre le grotesque et le sublime est ténue. Indépendamment de toute considération physique, Carmen interprétée par Marie-Nicole Lemieux semble vouloir le rappeler.


 © Camille Grabowski

Michael Spyres, lui, ne correspond ni à l'image que l’on se fait de Don José, ni à sa voix. De fait, la teinte pale du timbre n'est pas la mieux adaptée à l'ardeur du brigadier navarrais. Le tremblement de la ligne rappelle les sollicitations extrêmes auxquelles le soumet son répertoire coutumier. Mais l'art du ténor, on le sait, ne se limite pas à la grammaire belcantiste, même si l'on apprécie le trille qui ornemente le « dragon d'Alcala » et le si bémol piano enflé puis diminué de « la fleur », entre autres figures de style. Ce qui rend Michael Spyres unique, c'est sa capacité à adapter son émission à un répertoire, sa justesse d'expression – l'inflexion donnée à chaque mot, conformément à la situation, pour en appuyer le sens dans une langue qui, pourtant, ne lui est pas maternelle – et son engagement total, extrême, suicidaire, culminant dans un duo final cataclysmique, qui le laisse anéanti et ovationné à l'égal de sa partenaire.

À cote de ces deux interprétations imposantes et dramatiques, le reste de la distribution, à l'exception du Zuniga solide de Jean Teitgen, fait figure de chanteurs sinon d'opérette, du moins d'opéra-comique. Non forcément sous-dimensionnés, et sans doute à propos dans un autre contexte, mais ici de moindre envergure. Tout est relatif et l'étalon imposé par la direction dansante de Simone Young a radicalement pris pour référence les deux rôles principaux. Forces chorales et orchestrales sont chez Bizet à leur affaires, tant en termes de clarté que de style. Conduit à vive allure, avec quelques décalages mais sans temps mort, le drame se noue et se dénoue dans un jaillissement ininterrompu de couleurs instrumentales tandis que le Chœur et de la Maîtrise de Radio France, respectivement dirigés par Lionel Sow et Sofi Jeanin, sont au chant choral ce que Carmen est au répertoire lyrique : une incitation au chauvinisme.