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BERLIOZ : Roméo et Juliette – Cléopâtre

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CD
7 avril 2023
« Les chauds rayons de ce soleil d’amour »

Note ForumOpera.com

4

Infos sur l’œuvre

Hector Berlioz (1803-1869)

Roméo et Juliette, Symphonie dramatique op. 17 (H. 79)
pour voix, chœur et orchestre
Composée en 1839 et dédiée à Paganini
Argument tiré de Shakespeare
Livret du compositeur

Cléopâtre, Scène lyrique (H.36)
pour soprano et orchestre
Livret : Pierre-Ange Vieillard
Composée en juillet 1829 et créée le 1er août 1829
Publiée en 1903 par Charles Malherbe et Félix Weingartner

 

Détails

Joyce DiDonato, mezzo-soprano
Cyrille Dubois, ténor
Christopher Maltman, basse
Chœurs de l’Opéra national du Rhin
Chef de chœurs
Alessandro Zuppardo
Coro Gulbenkian
Chef de chœurs
Jorge Matta
Orchestre Philharmonique de Strasbourg
Direction musicale
John Nelson

2 CD Erato

Enregistrement live (Roméo et Juliette)
Strasbourg, Palais de la Musique et des Congrès, 
Salle Érasme,
7 juin 2022, 20h

Parution le 7 avril 2023

C’est l’enregistrement de Cléopâtre par Joyce DiDonato qui vaut son quatrième cœur à cet album de deux disques, une interprétation qui selon nous s’inscrit sans coup férir sur les sommets de la discographie, sommets très fréquentés (Baker, Norman, Graham, Gens) et peut-être même en tête, tellement elle emporte l’adhésion dans les cinq parties de cette scène dont l’audace effraya le jury du prix de Rome en 1829.

Joyce DiDonato © Grégory Massat
Joyce DiDonato © Grégory Massat

Non moins convaincants que la chanteuse, l’Orchestre philharmonique de Strasbourg et le chef, bien sûr. On est frappé par la légèreté de touche et la fluidité nerveuse de John Nelson dans la foudroyante introduction, si on la compare à l’énergie déchaînée d’un Bernstein ou au dramatisme de Colin Davis. C’est en coloriste et avec finesse qu’il anime le dialogue des violoncelles et des violons où vient s’insinuer la clarinette. Le récitatif « C’en est donc fait » sera d’une beauté de phrasé, d’une qualité d’articulation sans faille. La douleur, le noble courroux de la reine se déploient sur toute la longueur d’une voix appuyée sur des graves sépulcraux, montant impavidement vers des aigus puissamment timbrés.
On sait quelle Didon et quelle Marguerite Joyce DiDonato a été déjà dans cette série strasbourgeoise. On retrouvera son legato, sa maîtrise des longues lignes berlioziennes dans le Lento cantabile, « Ah qu’ils sont loin ces jours », et John Nelson respire avec elle et fait respirer l’orchestre dans ce thème en escaliers, dont la reprise à mi-voix sera encore plus étonnante (avec la coquetterie d’une colorature descendante pianissimo). La fierté farouche de la reine, sa douleur, tout passe dans les couleurs de la voix.

Courbes serpentines

Sous de longues tenues des cors et des cuivres, les cordes graves palpitent pour introduire la Méditation, « Grands Pharaons, nobles Lagides ». Les courbes serpentines (évidemment) de la voix se soulèvent en même temps que les éclats d’un orchestre aux couleurs fauves. Battement des timbales, tempo suspendu, crescendo lentement soutenu, la royale douleur s’exhale entre demi-teintes insinuantes et forte solides. La santé de la voix éclatera dans l’allegro assai agitato, « Non ! non de vos demeures funèbres », s’offrant ensuite des couleurs embrumées sur les derniers mots (« Contre l’horreur qui m’environne /Un vil reptile est mon recours ») de la transition vers le dernier épisode, « Dieux du Nil !, où DiDonato joue la théâtralité.
Des soupirs, morendo, sur les griffures des cordes et les palpitations des contrebasses, le ralentissement du tempo à mesure que le venin fait son œuvre, un orchestre puissamment complice, la voix qui se fait diaphane, le souffle qui semble manquer… le temps s’arrête… Les derniers mots frôleront l’inaudible dans une agonie que l’orchestre guettera… De longs silences ménagés par Nelson, un dramatisme assumé jusqu’aux derniers mots « Cléopâtre, en… quittant… la vie…redevient digne de… César ! » suivis de l’ultime phrase, agonisante elle aussi, des contrebasses… Tout cela très inspiré, et savamment construit. Grand art.

Cette Cléopâtre a été enregistrée sans public dans la foulée du Roméo et Juliette dont Catherine Jordy a rendu compte ici-même, en en décrivant la géographie sonore et l’effectif considérable : six harpes, un petit chœur placé derrière l’orchestre (le Chœur de l’Opéra du Rhin) et le Chœur Gulbenkian réparti à l’extrême-gauche et à l’extrême-droite, pour incarner les Capulet et les Montaigu… Elle regrettait que Joyce DiDonato et Cyrille Dubois aient été placés eux aussi derrière l’orchestre, de sorte que l’on ne comprenait pas leurs mots. En revanche ils étaient tout proches des micros, chance pour nous.

Cyrille Dubois © Nicolas Roses
Cyrille Dubois © Nicolas Roses

1’30’’ à écouter en boucle

Les 90 secondes du scherzetto de la Reine Mab sont ébouriffantes : le timbre à la fois éclatant et léger de Cyrille Dubois, une diction qui donne à chaque consonne son attaque juste, le dialogue fougueux avec le petit chœur (lui-même d’un précision incisive), son ping-pong électrique avec les ponctuations de la flûte et les pizz des cordes, l’imagination qui préside à cette perle (exemple : la variété des phrasés, des couleurs, des accents, le brio qu’il arrive à mettre dans les deux derniers vers, « Mais le coq chante, le jour brille, Mab fuit comme un éclair dans l’air »… à la dixième écoute on en reste encore épaté…
Par chance aussi, les interventions de Joyce DiDonato sont un peu plus longues. D’abord elle apparaît dans le dialogue a cappella avec le petit chœur et, puisque c’est d’un disque qu’on parle ici, disons combien la prise de son, très proche, très intime de ce dialogue en met en évidence la poésie faite de précision, de justesse, de poids exact accordé à chaque mot. Dialogue qui s’inspire du prologue du drame de Shakespeare… « Cette poésie […] dont Shakespeare, lui seul, eut le secret suprême », comme le texte de Berlioz (et d’Émile Deschamps) le fera chanter au contralto.

Sombres présages

Des célèbres couplets, « Premiers transports que nul n’oublie… Heureux enfants aux cœurs de flamme », Joyce DiDonato donne une lecture dont le lyrisme va crescendo. Son timbre par ses seules couleurs prête à cette longue mélodie une douleur, une grandeur à la fois mélancoliques et fragiles. Dans notre souvenir, il y avait chez Jessye Norman (avec Riccardo Muti) un sourire dans la voix, une délicatesse impalpable, une retenue, une tendresse qui atténuaient le pathétique de ces pages.
Dans la voix de Joyce DiDonato s’entendent déjà de sombres présages. Après ce que nous avons écrit de Cléopâtre, est-il besoin de dire que les phrasés, le jeu sur la dynamique, la musicalité du dialogue avec l’orchestre et le chef, les nuances, les couleurs, tout est très beau. Et très personnel aussi.

© Nicolas Roses
Cyrille Dubois, Joyce DiDonato et le petit chœur © Nicolas Roses

Rien ne remplace le concert

S’agissant de la symphonie dans son ensemble, la concurrence place la barre très haut (Boulez/Cleveland, Ozawa/Boston, Muti/Philadelphie, Davis/LSO) et les forces de Strasbourg y font belle figure. C’est une interprétation de concert, ne l’oublions pas et on a parfois l’impression que Nelson choisit des tempi relativement prudents (Grande fête chez les Capulet) pour éviter l’accident. Mais la scène d’amour est d’un lyrisme envoûtant, phrasée avec délicatesse et toujours une manière de retenue élégante, de penchant à l’understatement et le temps s’y étire avec sensualité.
Très belle aussi la scène du tombeau avec l’extraordinaire unisson du cor anglais, du cor et des quatre bassons dans l’« Invocation et la soudaine électricité qui soulève tout l’orchestre, les appels cinglants des violons au moment du Réveil de Juliette, les trémolos des violoncelles, les accords implacables.
Est-ce l’éloignement dans l’espace des chœurs I et II, mais on croit entendre souvent des décalages entre l’un et l’autre. Le chœur Gulbenkian n’apparaît pas à son meilleur dans la déploration « Jetez des fleurs pour la vierge expirée », ni dans « Quoi ! Roméo de retour ! » et la prise de son non plus, mais sans doute les conditions de l’enregistrement étaient-elles difficiles. On le constatera aussi dans le chœur final, d’un tonitruant tout berliozien, où les micros semblent à la peine. Notre collègue parlait d’une opulence et d’une profusion sonores qui avaient saisi les auditeurs de Strasbourg et d’effets étonnants (le chœur venant se placer par exemple devant l’orchestre en tournant le dos au public). Malheureusement le disque en rend mal compte.

Christopher Maltman © Nicolas Roses
Christopher Maltman © Nicolas Roses

La recherche de l’idéal

La troisième voix soliste de cet enregistrement, c’est celle de Christopher Maltman, dans la partie de Frère Laurent. A Strasbourg on fut touché par l’incarnation très humaine de Christopher Maltman, la beauté du timbre, sa puissance et sa projection dans les passages forte quand s’élève son altière indignation (« Où sont-ils maintenant, ces ennemis farouches ? »). Il ne manque en effet ni de grandeur dans ces scènes si touchantes, ni de solennité dans la prière, « Grand Dieu qui vois au fond de l’âme », mais les micros (encore eux !) mettent indiscrètement en avant un vibrato passablement contrariant et un registre grave un peu court.

Comment oublier l’extraordinaire interprétation de José Van Dam, dans la version Ozawa/Boston (et un New England Conservatory Chorus, extrêmement précis bien qu’il soit aussi divisé en Capulet vs. Montaigu). On se souvient aussi d’Edwin Crossley-Mercer, très personnel, lors d’un récent concert où Daniel Harding dirigeait le Philharmonique de Radio France. Il en va de Roméo et Juliette comme de tout le répertoire lyrique… Comment résister à l’envie de se concocter sa propre version idéale, évidemment hors d’atteinte (et c’est très bien ainsi), de cette partition dont Berlioz écrit dans ses Mémoires : « De quelle ardente vie je vécus pendant sept mois ; avec quelle vigueur je nageai sur cette grande mer de poésie, caressé par la folle brise de la fantaisie, sous les chauds rayons de ce soleil d’amour qu’alluma Shakespeare et me croyant la force d’arriver à l’île merveilleuse où s’élève le temple de l’art pur ! »

John Nelson © Nicolas Roses
John Nelson © Nicolas Roses

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Hector Berlioz (1803-1869)

Roméo et Juliette, Symphonie dramatique op. 17 (H. 79)
pour voix, chœur et orchestre
Composée en 1839 et dédiée à Paganini
Argument tiré de Shakespeare
Livret du compositeur

Cléopâtre, Scène lyrique (H.36)
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Composée en juillet 1829 et créée le 1er août 1829
Publiée en 1903 par Charles Malherbe et Félix Weingartner

 

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Joyce DiDonato, mezzo-soprano
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Coro Gulbenkian
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