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BONONCINI, Astarto

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CD
30 novembre 2025
Le rival de Haendel sort de l’ombre

Note ForumOpera.com

4

Infos sur l’œuvre

Dramma per musica en 3 actes sur un livret d’Apostolo Zeno et Pietro Pariati, révisé par Paolo Rolli, créé au King’s Theatre de Haymarket le 19 novembre 1720

Détails

Elisa
Dara Savinova
Clearco/Astarto
Francesca Ascioti
Sidonia
Theodora Raftis
Agenore
Paola Valentina Molinari
Agenore
Ana Maria Labin
Fenicio
Luigi De Donato

Enea Barock Orchestra
Direction musicale
Stefano Montanari

3C CD CPO 555 591-2, enregistré sur le vif en 2022, durée 2h51, brochure de 47 pages en allemand et anglais (pas de livret inclus).

Le 27 avril 1720, l’Académie royale de musique de Londres est inaugurée avec une première version du Radamisto de Haendel. En octobre arrive Giovanni Bononcini (1670-1747), compositeur déjà fêté en Italie et en Autriche : les directeurs de l’Académie souhaitent le mettre en concurrence avec le Saxon, afin d’attirer davantage le public. Pressé par le temps, Bononcini propose, en novembre, l’adaptation d’un ouvrage antérieur, Astarto, primitivement créé à Rome en 1715. C’est un triomphe : le docteur Burney parle de 30 représentations successives (24, selon la police), soit beaucoup plus que n’importe quel ouvrage haendélien.

Il faut dire que Bononcini, dans cette seconde version d’Astarto, a la primeur de celui qui va devenir la coqueluche de Londres : le castrat alto Senesino, dans le rôle de Clearco. En décembre, Haendel, ayant compris la leçon, troussera une seconde version de Radamisto mettant en vedette le même Senesino…Détail amusant, les livrets des deux ouvrages s’inspirent tous deux de pièces françaises : L’Amour tyrannique de Scudéry pour Radamisto, Astrate, roi de Tyr de Quinault pour Astarto.

Fille d’un usurpateur, Elisa règne sur Tyr en craignant le retour de l’héritier légitime du trône, Astarto. Elle confie sa défense à son bien-aimé Clearco, sans savoir qu’il s’agit d’Astarto lui-même. Clearco, d’ailleurs, ignore sa propre identité : elle ne lui est révélée que par son père présumé, Fenicio, lequel l’enjoint de tuer la reine…Sur ce canevas dépouillé, Quinault avait composé une tragédie efficace, qui fut l’un des plus grands succès du siècle de Corneille. Le librettiste Apostolo Zeno y ajouta un couple secondaire d’amoureux (Sidonia/Nino) et, surtout, une fin heureuse : Elisa ne meurt plus mais, bien sûr, épouse Astarto.

Le docteur Burney a livré de l’opéra une analyse implacable – que CPO a intelligemment reproduite. Pour les férus de Haendel, la partition de son aîné de quinze ans peut en effet sembler simplette, d’autant que la distribution en est monochrome (4 sopranos, 1 alto, 1 basse) : les quelques trente morceaux, le plus souvent accompagnés par les seules cordes ou par le continuo, sont brefs (moins de cinq minutes), l’ornementation y reste sage, les motifs y sont peu développés et volontiers répétés. Mais l’ensemble vaut mieux que la somme des parties et, comme l’admet Burney lui-même, la « tendresse et le pathos » propres à Bononcini se révèlent lors d’exécutions d’exception. Comme celle qui nous est ici offerte.

Nous avions déjà été séduit par le précédent enregistrement du formidable Enea Barock Orchestra, consacré, justement, à… Enea in Caonia de Hasse (CPO, 2019). Chic, précision, vitalité et humour caractérisent le travail de ces magnifiques musiciens (ils sont 27, ici), surtout italiens, qui, dans cet enregistrement capté à Innsbruck au cours de trois soirs d’été, nous font bénéficier des apports de la scène sans nous en imposer les désagréments (excellente prise de son ; pas d’applaudissements intempestifs) : dès la fulgurante ouverture, on est emporté !

Les violons, menés par Paolo Perrone, ne sont pas seulement flamboyants (« Mi veggo solo ») ; ils savent aussi danser, geindre (« Oh, quanto invidia il cor ») ou flotter en apesanteur (« L’esperto nocchier ») ; les continuistes, d’une réactivité surnaturelle, tremblent avec les personnages (début de l’Acte II), les admonestent ou, prenant de la distance, esquissent ça et là des mouvements de danse (un extrait des Folies d’Espagne), les violoncelles cajolent ou consolent, le théorbe berce et ensorcelle (« No, più non bramo »), les cors fanfaronnent (entrée de Clearco). Si, chez Stefano Montanari, le souci d’expressivité apparaît constant, ce n’est jamais au détriment de la musicalité : écoutez le merveilleux mélange de volupté et d’ironie conféré à la sicilienne en duo qui clôt le premier acte.

Manifestement très préparée, l’équipe vocale n’est pas en reste. Dotée d’une voix timbrée au beau métal, à l’impeccable legato, Dara Savinova étincelle dans un rôle de reine impérieuse autant qu’amoureuse destiné à la Durastanti (créatrice d’Agrippina et de Sesto, chez Haendel), se montrant particulièrement touchante dans ces airs parlanti propres à Bononcini, qui commencent comme des récitatifs (« In che peccasti ? » ; « Non mi seguire »). Chez Hasse, Francesca Ascioti nous avait impressionné par sa sombre autorité : elle en impose toujours autant, bien qu’elle apparaisse désormais plus fatiguée, avec un vibrato élargi et une virtuosité précautionneuse, que le chef ménage habilement (« Stelle ingrate »). Dans le rôle du rival malheureux, l’ardente Ana Maria Labin ne lésine ni sur les aigus, ni sur les vocalises, tandis que les deux jeunes amoureux (Theodora Raftis ; Paola Valentina Molinari) font assaut de douceur et de charme. Enfin, dans une partie exigeante conçue aux mesures de Giuseppe Maria Boschi (Argante dans Rinaldo, Achilla dans Giulio Cesare), le seul homme de la distribution, Luigi De Donato fait tonner sa puissante voix de basse et ses graves granitiques, quitte à savonner quelques épineux ornements.

En somme, une lecture incandescente qui mériterait bien cinq « cœurs », quand l’ouvrage ne peut en revendiquer que quatre. Notons enfin que, si l’on fait abstraction de la belle sérénade Polifemo (DHM, 2020), nous tenons là le premier enregistrement intégral d’un opéra de Bononcini !

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Astarto

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❤️❤️❤️❤️❤️ : Exceptionnel
❤️❤️❤️❤️🤍 : Supérieur aux attentes
❤️❤️❤️🤍🤍 : Conforme aux attentes
❤️❤️🤍🤍🤍 : Inférieur aux attentes
❤️🤍🤍🤍🤍 : À oublier

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