Le premier baroque se distingue de la Renaissance par le fait que le luth (1), qui faisait jeu égal avec la voix, se contentant d’un accompagnement, affirme maintenant son autonomie par la réalisation de toutes les parties polyphoniques. Apparu vers 1570, le chitarrone est le plus grave des archiluths (version italienne de ce qui sera le théorbe). Sa puissance et sa profondeur conduisent Cavalieri, puis Monteverdi à l’intégrer dans leurs ensembles instrumentaux.
Hieronymus (Girolamo) Kapsberger arrive d’Allemagne à Venise au tout début du XVIIe S, il n’a pas trente ans et y publie son premier livre pour le chitarrone (trois suivront, publiés à Rome, entre 1616 et 1640). Aussi virtuose qu’habile compositeur, au service des Barberini, il écrit et transcrit pour cet instrument, auquel il donne ses lettres de noblesse. Une génération sépare Giulio Caccini de Kapsberger, également illustres en leur temps. Le nom du premier reste attaché à la dénomination, sinon à l’invention, du recitar cantando (que lui disputa Jacopo Peri) et à la naissance de l’opéra (Euridice, 1602). Sa seconde épouse, Lucia, et leurs deux filles (Francesca, « La Cecchina » et Settimia, qui chanta l’Ariana de Monteverdi) connurent la célébrité, et on redécouvre maintenant leur extraordinaire talent.

Le présent enregistrement est le fruit de la rencontre de deux interprètes partageant une même passion pour le début du XVIIe siècle. En hommage à la Divine Comédie de Dante, le programme s’articule autour de six Canti, la plupart d’entre eux comportant deux madrigaux, une pièce instrumentale et une aria/canzonnette. Ainsi compterons-nous six pièces de Kapsberger (2) dans ce récital, riche de quatorze œuvres vocales. Les amateurs de musique du premier baroque ne découvriront rien de bien neuf dans ces pièces, connues de longue date, sous diverses formes, sinon le bonheur d’une interprétation qui nous ravit, par sa vie, sa fraîcheur et son intelligence.

Déjà apprécié dans telle ou telle distribution, Furio Zanasi est un conteur. Voix chaude, longue, au service du texte qu’il prononce de façon exemplaire, le ténor a fait siens les canons de la stylistique du temps, sa maîtrise ornementale fleure le naturel et la séduction est constante. Xavier Diaz-Latorre, le Catalan formé à Bâle, y est revenu pour transmettre son art. Après un CD consacré à Ferdando Sor, il trouve là le moyen de s’épanouir pleinement et de communiquer sa joie dans un répertoire où il rayonne.
Si chaque pièce, vocale comme instrumentale, se déguste avec bonheur, citons-en quelques-unes, qui retiennent davantage l’attention. « Vaga su spina ascosa » (Caccini, sur un poème de Chiabrera), savoureux, avec ses intermèdes à la guitare, la passacaille (de Kapsberger), magistrale, d’une invention renouvelée, qui invite à l’improvisation, la célèbre canzonnette « Al fonte, al prato », enjouée, l’émouvante « Tutto ‘I di piango » (Pétrarque), aux superbes ornements… il faudrait tout citer. En effet le riche programme balaie tous les affetti, et les modes d’expression, des plus variés, en renouvellent l’intérêt. C’est un constant bonheur d’autant que la prise de son restitue idéalement les couleurs que nos deux musiciens donnent à chacune des parties.
Les textes chantés sont reproduits et traduits en anglais, sans mention de leurs auteurs (Rinuccini, Guarini, Petrarca, Cini…), que nous avons ajoutés.
(1) Ainsi, le tableau qui orne la couverture (Concerto Bacchico, de Pietro Paolini, vers 1625-30) nous offre un beau luth, alors que le programme est centré sur le chitarrone... (2) Elles trouvent leur source dans ses livres II et IV, respectivement de 1616 et 1640, écrits pour chitarrone et luth.


