L’Echo du Temps : le titre du livre de Jeremy Eichler est à la fois un programme et une éthique.
Une éthique – morale de l’écoute, ou phénoménologie de la musique – qui consiste à entendre dans la musique non pas seulement un libre jeu esthétique, mais tout un substrat historique et anthropologique dont la musique porte la trace, la résonance : l’écho. Au cœur d’un paysage éditorial où la musique est souvent considérée pour elle-même, où les circonstances historiques apparaissent comme une toile de fond, cet ouvrage se distingue par cette conviction qui donne à la musique une portée plus profonde, une teneur plus riche que la simple perception esthétique.
Un programme, qui conduit à arpenter à travers quatre compositeurs – Strauss, Britten, Chostakovitch, Schönberg – les lignes de fracture de l’Histoire récente. Mémoire et musique se mêlent, s’expliquent mutuellement, dialoguent au gré d’un voyage dont le cœur est la mémoire de la Seconde guerre mondiale, et dont le brasier est la Shoah. Le livre élargit très nettement la focale et il n’est pas question ici que de musique. Car l’archéologie de l’œuvre musicale retenue (War Requiem, Métamorphoses, 13e Symphonie, Un Survivant de Varsovie) oblige à démêler un écheveau de mémoires – politique, culturelle, sociale, religieuse. Non seulement la musique est éclairée par l’Histoire sous tous ses visages, mais elle devient ce fil rouge qui cristallise l’Histoire, comme un réseau souterrain. L’Histoire est ainsi l’arrière-plan de la musique, mais la musique même devient la profondeur cachée de l’Histoire, dont elle livre tant de clefs. La façon dont ces trames s’intriquent est saisissante. La matière musicale devient le révélateur de la civilisation comme de la barbarie, elle est le film sensible où tout s’imprime – et devient, dès lors, une archive qui ne ment pas.
La musique cependant pourrait paraître bien plus ténue, comme témoin, que les milliers de mémoriaux, monuments, documents supposés véhiculer la substance historique. Eichler s’inscrit en faux contre cette vision. A l’appui, il double son récit historique et musical d’un autre type de récit : un récit de voyage. Il se rend physiquement à Coventry, à Babi Yar, à Garmisch, au cimetière de Vienne où repose Schönberg. Dans les lieux, il cherche la trace d’une mémoire physique, tangible – documentée voire documentaire. Mais cette mémoire précisément est élusive. Le ravin de Babi Yar a été comblé au fil des décennies, et est recouvert d’un par cet d’immeubles : Eichler, sous la conduite d’un guide local, le trouve ou croit le trouver, reconnaissant la déclivité malgré les travaux d’effacement, mais le lendemain, revenant sur ses pas, il ne le trouve plus. La cathédrale de Coventry est restée ruine, partiellement reconstruite avec une architecture moderne qui semble un pansement sale, la tombe de Schönberg est à la fois « un monument et une ruine », et la maison de Strauss est restée à l’identique, sorte de vitrine calcifiée d’un temps dont on ne veut plus parler. D’autres lieux sont restés vides, comme le mémorial de la Shoah à New York, qui attend son monument, ou ont été tardivement mais artificiellement réinvestis, comme la statue de Mendelssohn à Leipzig. Le temps peine à s’incarner : la forme des paysages change, les pierres se désagrègent, les intérêts constitués décident de ce qui est montrable ou pas. La musique, en revanche, porte la vibration de son enfantement. Ce qui y a été injecté de douleur, de désespoir, de déploration, de noirceur même demeure inaltéré. Les lieux portent des cicatrices (comme le chêne de Goethe à Buchenwald, réduit à sa souche noircie), mais la musique porte la plaie.
C’est un livre rare que celui de Jeremy Eichler, parce que c’est un livre profondément humaniste – c’est-à-dire qui relie entre elles toutes les manifestations de la vie humaine, toutes les expressions, au service d’un questionnement sur le sens même de l’existence et de l’Histoire. Il est servi par une langue d’une précision qui confine souvent à la poésie lorsque l’auteur médite sur les cloches de Coventry ou la tombe vide de Guntram dans le parc de la villa de Strauss. Merveilleusement traduit par Laurent Slaars et superbement édité par les Belles-Lettres, c’est un livre dont le propos dépasse le seul sujet musical, pour interroger le devenir de notre civilisation et les abîmes du temps.
