Le label Prima Classic, co-fondé par Marina Rebeka en 2018, a placé ses micros sur la scène du Teatro San Carlo de Naples à la mi-octobre 2024 pour deux soirées alors qualifiées d’exceptionnelles, à divers titres. D’abord en raison du casting réuni pour ce Simon Boccanegra, dont on va voir qu’il en fait grandement le prix. Ensuite parce que pour cette version de concert, la scène avait été « habillée » par l’architecte et designer japonais Kengo Kuma dans le cadre du salon de l’Édition et du Design qui se tenait au même moment dans la capitale parthénopéenne. De grandes et élégantes volutes de fibres de tissu, en mouvement permanent et aux lumières changeantes réglées par Filippo Cannata, se dressaient ainsi derrière le chœur et avaient fait à elles seules l’événement. Le triomphe de ces représentations avait alors été complet et largement commenté dans la presse italienne.
Que reste-t-il de ce spectacle une fois mis sur des galettes, sans la scénographie, et dans sa nudité musicale ?
Une belle réalisation, assurément, assortie de quelques bémols.
En effet, la distribution a de quoi attirer les foules. Ludovic Tézier, d’abord, qui chante ce rôle qui lui va comme un gant depuis plus de 8 ans, l’a interprété sur scène mais aussi, déjà et d’abord, en concert au Théâtre des Champs-Elysées en 2017, avec un triomphe à la clé. À Naples, toutes les qualités qui font de lui l’un des plus grands – et peut-être même le plus grand – baryton verdien de notre époque sont bien là. Ce legato, cette diction, cette puissance, mais aussi cette autorité pleine d’humanité correspondent tellement au personnage qu’il incarne, à ce qu’il raconte de la perte de sa fille, de leurs retrouvailles, de l’aspiration à la paix et de l’usure ou de la vanité du pouvoir. Tout passe dans cette voix, sans besoin de gestes ni d’attitudes. N’est-ce pas l’art du chant que de concentrer dans la voix tout ce qui fait l’incarnation d’un personnage ? Sur scène, on ajoute le théâtre bien sûr. Mais au disque, il suffit de fermer les yeux. Chapeau bas.
Mais chapeau bas aussi pour l’Amelia fulgurante, radieuse, au superbe cantabile de Marina Rebeka, qui nous happe dès un « Come in quest’ora bruna » un peu comme l’aurait fait une Mirella Freni. Elle aussi fait parfaitement passer doutes et inquiétudes, colère contenue et tendresse, dans ses inflexions, d’aigus solaires et tenus, jusque dans de superbes pianissimi.
On a pu lire ici ou là que la voix de Michele Pertusi accusait une certaine fatigue. Sans doute n’a-t-elle pas la profondeur qu’on a pu entendre chez certains Fiesco que des profils aussi différents que Christoff, Ghiaurov, Lloyd ou Plishka ont interprété. Si la basse est moins abyssale, il n’en tient pas moins fort bien ses graves, et le personnage que dessine Pertusi est moins impérieux qu’émouvant ; noble, comme on l’attend, mais aussi d’une humanité qu’il tend comme un miroir au Simon de Tézier.
On peut ne pas aimer le timbre de Francesco Meli. Les aigus sont tendus, mais il est incontestable qu’il se déploient avec une certaine aisance, et que le ténor, bien que souvent monolithique, trop sage aussi, est également capable de nuances qui font merveille lors des duos, avec Marina Rebeka, mais aussi avec Michele Pertusi. Ce sont d’ailleurs parmi les beaux moments de l’enregistrement.
Le Paolo de Mattia Olivieri, au timbre relativement léger, ne manque pas d’intérêt, par un timbre séduisant et par son phrasé; mais il est presque trop lisse pour ce rôle de vrai méchant.
Rien à redire du fort bon Pietro d’Andrea Pellegrini ou des comprimarii plus furtifs Vasco Maria Vagnoli (Il capitano) ou Silvia Cialli (la servante).
Deux bémols, cependant, à cet enregistrement plutôt bien capté par ailleurs malgré une légère réverbération qui peut gêner et presque sans aucun bruit de scène ou de salle : Michele Spotti, nouveau directeur musical de l’Opéra de Marseille, a certes le bras pour diriger cette œuvre, mais on aurait aimé davantage de tranchant, davantage d’émotion. Si le chef accompagne fort bien ses chanteurs, si certaines des pages orchestrales (le court prologue initial, l’introduction du premier acte…) prennent des couleurs chambristes qui ne sont pas hors de propos, il nous manque le souffle, l’urgence, le théâtre dans une partition qui est certes celle d’un opéra très intimiste, mais dont l’équilibre d’ensemble nécessite de bien maîtriser les atmosphères. De ce point de vue, par exemple, la scène du Conseil, si fondamentale, n’est surtout portée que par l’air de Simon. L’orchestre, même dans les dernières mesures, si cataclysmiques, déçoit un peu.
Et puis il y a le chœur. Le problème ici ne tient pas à la qualité des choristes, excellente. Elle est liée au problème que pose, en particulier au disque, une captation en concert, là où à plusieurs reprises dans l’opéra, comme le prévoient les didascalies, le chœur doit intervenir depuis les coulisses, ou en tout cas hors de la scène. Là encore, cela change tout en termes d’atmosphère. Tout est donc trop fort, trop présent, à chaque intervention. Dommage.
Un bel enregistrement néanmoins, qui a de solides qualités et qui ne déparera pas dans votre discothèque ou votre playlist, même si elle ne détrônera pas la référence absolue au disque, qui reste, au moins selon votre serviteur, l’enregistrement légendaire de Claudio Abbado.


