Célébré par ses contemporains comme le plus grand compositeur d’opéra, admiré par Steffani et Haendel (écrit Bukofzer), le nom de Keiser, formé à la Thomasschule de Leipzig (1) est inséparable de celui de l’opéra de Hambourg, scène lyrique allemande la plus prestigieuse du temps. Si sa renaissance est bien amorcée (2), sa place dans notre vision du baroque demeure marginale, et c’est une des raisons de découvrir ce singspiel. La comédie-ballet de Campra avait été créé en 1699. Six ans après, Keiser en reprend le thème, sur un livret (adapté de Jean-François Regnard) que n’eut pas renié Cavalli. Tombé dans l’oubli, malgré un succès rare (il se maintint plus de soixante ans sur la scène hambourgeoise), le singspiel a été recréé par Barockwerk Hamburg en 2022, et repris à Innsbruck l’année suivante. Cette première discographique mérite d’être marquée d’une pierre blanche : le sens dramatique de Keiser, la qualité de son écriture méritent d’être reconnus, et appréciés.
L’action se passe durant le carnaval de Venise, à la faveur de la liberté qu’offre le travestissement. Deux couples sont au centre de l’intrigue (Leonore et Leandro, Isabella et Rudolfo). Leandro séduit Isabella, lui affirmant que son amant est mort. Rudolfo s’éprend de Leonora. Les incompatibilités des caractères et la supercherie de Leandro démentie, tout rentrera dans l’ordre. Simultanément, Celinda, princesse allemande, ne vit que pour le ballet et l’opéra, et refuse l’amour. Myrthenio, qui l’adore, la convaincra-t-il ? Ajoutez Trintje, servante de Basse-Saxe, s’exprimant en plattdeutsch, et vous aurez une galerie riche en personnalités. L’ouvrage use de quatre langues, un record (sans compter le néerlandais auquel le livret a recours) : L’allemand, le français, l’italien, et le niederdeutsch (plattdeutsch). Musicalement, il réalise une synthèse harmonieuse de ce qui se fait de mieux : les airs italiens, les récitatifs allemands (ici absents), et l’écriture orchestrale (ouverture, entrées, danses…) empruntée à la France. La musique cherche à plaire, et y réussit fort bien, efficace, d’une écriture aussi soignée que simple, assortie de rythmiques renouvelées. L’orchestre est coloré, toujours dynamique, et la direction de Ira Hochman n’appelle que des éloges. Les percussions, associées au carnaval, sont bienvenues. Quant à l’orchestre, d’instruments anciens, beaucoup de formations connues pourraient lui envier sa cohésion, son équilibre, sa précision comme ses couleurs. Gageons que plus d’un amateur pourrait se faire piéger par une écoute en aveugle de telle pièce instrumentale ou vocale, non seulement les pages « versaillaises » signalées, mais aussi les airs. Ainsi, la séguédille endiablée de Rudolfo («Kommt zusammen, geplagte Sinnen »). Les airs, duos et chœurs sont relativement brefs, jamais on ne s’ennuie, même dans l’ignorance ou dans l’incompréhension du texte (3).
Leonora et Leandro sont les plus sollicités. N’était son émission serrée du début (« Liebste Freiheit… ») Hanna Zumsande prête sa voix à cette jeune femme éprise de liberté, passionnée, de façon réjouissante. Ses deux airs tragiques (« Voglio morir », puis, avec le hautbois, « Bistu tot » sic.) atteignent la plénitude, commes les cinq autres, et ses deux duos, offrent la plus large palette expressive. Andreas Heinemeyer, beau baryton, sensible, nous vaut un Leandro crédible (6 airs et trois duos), dont l’ultime et bref « Also blühet unsre Freude » nous réjouit. L’Isabella de Fanie Antonelou n’est pas moins attachante. C’est le dernier acte de l’ouvrage qui lui réserve les plus belles pages (« Weinet ihr, betrübte Augen », suivie de « In prova del tu’affetto », avant son duo avec Rudolfo, « Küsse mich, mein liebstes Leben »). La voix est agile, aux aigus bien projetés, et le bonheur à l’écouter constant. Matthias Vieweg, Rudolfo, qui n’apparaît qu’au deuxième acte, n’est pas en reste. « Ohne Eifensucht zu leben » [vivre sans jalousie], page la plus développée, insouciante puis animée, avec da capo, lui permet de faire montre de ses qualités d’émission, de projection, de longueur de voix. Outre la séguédille suivante, déjà signalée, on retiendra « Sei standhaft » sur une basse obstinée goguenarde, confiée au basson. La Celinde d’Anna Herbst nous renvoie à la créatrice du rôle, exigeant. Elle se rit de la virtuosité de l’écriture, les aigus sont aisés comme les traits. Son bref air-programme « Frei von Lieben, frei von Leiden » [libérée de l’amour, libérée des douleurs], en menuet lent, est fort beau. Trintje (Genevieve Tschumi) n’a que deux airs, également brefs, qui caractérisent bien la servante. Seul ténor de la distribution, Mirko Ludwig, chante Myrtenio, soupirant de Celinde, (3 airs dont le dernier, émouvant, avec basse continue), et Brillo (2 airs enjoués, de veine populaire). La voix s’accorde parfaitement aux deux caractères. Les chœurs ponctuent l’action avec bonheur.
La réalisation, reconstituée par la cheffe, ne retient du singspiel que les parties mises en musique (4). On a ainsi une ample succession d’airs, d’ensembles, de chœurs, de pages instrumentales, toutes réjouissantes., le plus souvent brèves Mais elles ne rendent compte qu’imparfaitement de la réalité du spectacle, nous privant de tous les passages parlés, essentiels à l’action, comme du caractère comique (l’usage du dialecte par Trintje, la servante, par exemple).
Cet enregistrement serait-il une mise en bouche avant qu’une scène s’en empare pour nous restituer l’ouvrage avec toutes ses composantes ? C’est ce que nous appelons de nos vœux, tant la séduction de la musique est constante, et le livret savoureux, dans le droit fil des Troqueurs, annonciateur de Cosi fan tutte.
(1) où il entre l’année de la naissance de Bach. (2) Sans compter son abondante œuvre religieuse (cantates, oratorios, passions), une demi-douzaine de ses opéras (sur la vingtaine qui nous sont parvenus des 116 qu’il a signés) ont été enregistrés avant Le carnaval de Venise. Croesus, gravé par Jacobs, il y a plus de vingt ans, fut une révélation. (3) Malheureusement, la plaquette d’accompagnement -en allemand et en anglais - ne reproduit pas le livret, dont on ne trouve qu'un résumé. (4) sans récitatifs. D’autre part, plusieurs personnages du livret, notamment des rôles comiques, ont disparu, à moins que seuls des passages parlés leur aient été confiés.