Pour affronter l’hiver : écoutez A Fancy !

A Fancy, fantasy on English Airs & Tunes

Par Bernard Schreuders | jeu 30 Novembre 2017 | Imprimer

« Une Tempête de Shakespeare avec la musique de Locke serait fantastique » nous confiait Bertrand Cuiller en 2012. Alors qu’il assurait la direction musicale du spectacle, éminemment poétique, conçu avec Louise Moaty autour de Venus and Adonis de John Blow à l’Opéra de Lille, nous lui demandions s’il aimerait poursuivre l’exploration des musiques de scène britanniques, par exemple en réinsérant des masques dans une pièce de théâtre. A dire vrai, nous étions loin d’imaginer la métamorphose qui allait s’opérer chez ce jeune chef, au geste si hésitant et manifestement travaillé par le doute. Cinq ans plus tard, ce premier disque à la tête de l’orchestre du Caravansérail et consacré justement à ce répertoire tourne en boucle sur notre platine. Effectivement, La Tempête de Shakespeare avec la musique de Locke serait fantastique si elle était servie par de tels interprètes, mais probablement aussi cet Albion and Albanus (1685) de Dryden et Grabu dont ils nous dévoilent un incandescent fragment.  

Bien plus qu’une introduction didactique, ce qui ne serait déjà pas si mal vu l’indigence de la discographie, A Fancy nous propose une véritable immersion dans la musique de théâtre à Londres sous Charles II à travers cinq tableaux imaginaires. Quelques pièces familières (Blow, Purcell) jalonnent un parcours foisonnant, d’une grande variété formelle et dominé par les raretés sinon les découvertes (anonymes ou signées Locke, Draghi, Grabu, Hart, Akeyrode), les musiciens préservant un équilibre judicieux entre les pièces instrumentales et vocales sans lequel cet album s’apparenterait à un récital lyrique de plus. Après tout ce que les Anglo-Saxons ont fait pour la musique française y compris celle du Grand Siècle, cette louable entreprise semble un juste retour des choses, mais Bertrand Cuiller, qui avait déjà enregistré avec l’ensemble La Rêveuse et Jeffrey Thompson un fort bel album d’airs de Henry Lawes (1595-1662), connaît par trop l’importance du texte pour ne pas se tourner vers une native speaker : Rachel Redmond, soprano adoubé par le Jardin des Voix, dont la lumière profuse en même temps que l’intelligence dramatique ont sans nul doute séduit William Christie.

Immersion, écrivions-nous : le terme n’est pas trop fort, car les premières mesures du Curtain Tune de Matthew Locke, prélude idéal au curtain-up (lever de rideau), nous propulsent sur une scène londonienne en installant une atmosphère mystérieuse et suscitent l’attente avant que les rythmes bondissants d’une ouverture de Purcell (The Virtuous Wife) nous emportent, révélant d’entrée de jeu la qualité de la prise de son qui confère une réelle présence aux basses, pourtant réduites à la portion congrue. La performance du Caravansérail est proprement grisante et il faudrait citer chaque page, même les plus brèves (les 46 secondes électrisantes du Lilk de Matthew Locke), car elles sont admirablement caractérisées, même si elles ne sont pas toutes d’une facture inoubliable tel l’extraordinaire Curtain Tune de Timon of Athens où l’obsédant ground purcellien nous envoûte  comme jamais. « Ce projet est né à l’abbaye de Royaumont et a été donné dans plus d’une dizaine de lieux avant d’être présenté et enregistré au Théâtre de Caen » précise l’éditeur : un rodage qui doit expliquer, du moins en partie, comment les musiciens réussissent à retrouver face aux micros cette immédiateté, ce naturel confondant qui nous donne l’illusion du direct et nous fait voir ce que nous entendons. La construction du programme n’y est sans doute pas non plus étrangère, qui mêle fondus enchaînés et ruptures audacieuses, sinon tensions et détentes comme dans un drame musical.

Pour son enregistrement de Cupid and Death, le masque de Christopher Gibbons et Matthew Locke (1654), Anthony Rooley n’hésitait pas à recourir au bruitage (le sifflement des flèches de Cupidon, les béquilles de vieillards heurtant le sol), or cet artifice ne sert absolument à rien quand l’essentiel fait défaut à la soliste : l’énergie déclamatoire et l’engagement, indispensables pour que le drame advienne. « On n’imaginerait pas donner un rôle de Verdi à une voix faible, courte, 'sans poumon et sans haleine' comme disait Raguenet. On ne devrait pas se le permettre non plus pour la musique baroque » osait affirmer ici même Benoît Dratwicki. Si un monde sépare la lecture appliquée et lisse d’Emma Kirkby de l’interprétation captivante de Rachel Redmond (Fly my children), ce n’est pas seulement parce que la jeune Ecossaise mord dans les mots avec gourmandise, mais également parce qu’elle peut compter sur de tout autres ressources vocales (soutien, projection, mordant et couleurs) autant que rhétoriques pour animer le vaste récit de la Nature et exprimer ce mélange d’inquiétude et de ressentiment qui l’assaille face aux ravages de Cupidon.

L’aisance avec laquelle Rachel Redmond passe d’un registre à l’autre ne laisse pas d’étonner. Actrice qui chante autant que chanteuse qui joue, truculente et gouailleuse, elle nous emmène au pub ou lutiner Jenny dans les champs (‘Twas within a furlong of Edinboro’ town, Purcell ; From drinking of Sack by the Pottle, Akeyrode) puis adopte la grandeur de ton du tragique lullien et fait sienne l’âpre douleur d’Augusta, allégorie de Londres follement jalouse d’Albion (Charles II) (O Jealousy !, Grabu). Elle déploie les sortilèges assoupissants de la Nuit et murmure à nos oreilles (See, even Night, The Fairy Queen) puis descend des cintres, port majestueux et ton péremptoire, pour proclamer ses arrêts (The Descending of Venus, extrait de cette Psyche de Locke inspirée de Lully et qui, à son tour, exercera une profonde influence sur l’auteur de Dido & Aeneas et du King Arthur). Sa version de O Solitude pourrait dérouter, mais prenons la peine de relire le poème de Saint-Amant (Purcell habillera la traduction de Katherine Philips) pour mesurer la pertinence de ses choix. Trop habitué à la langueur morbide où s’abîment bien des contre-ténors, nous ne prêtions plus attention à la force de certains passages (l’élan vital des « siècles qui rêvèrent d’être encore aussi beaux et verts qu’aux premiers jours de l’univers » ou la violente « cruauté du sort » qui force « les malheureux à rechercher la mort ») auxquels Rachel Redmond apporte un surcroit d’intensité et un relief nouveau. Oui, la voix est de toute beauté, mais surtout ce frémissement qui est la vie même du théâtre et libère le pouvoir d’évocation des mots n’a pas de prix. Oubliez les vitamines, le ginseng ou le millepertuis : pour affronter l’hiver, écoutez A Fancy 

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