Un opéra pour réenchanter le monde

Venus & Adonis - Lille

Par Bernard Schreuders | sam 20 Octobre 2012 | Imprimer
 « Attention chef-d’œuvre inconnu » allions-nous titrer, en forçant à peine le trait, car l’unique opéra de Blow se fait extrêmement rare sur les scènes de France et de Navarre. Aussi n’est-il pas inutile de le présenter avant que de partager notre enthousiasme pour une production touchée par la grâce. Contrairement à une idée reçue, Venus & Adonis (1681 ou 1683) n’est pas le premier opéra en langue anglaise, mais le plus ancien qui nous soit parvenu, la musique du Siege of Rhodes (1656) ayant malheureusement disparu. Matthew Locke, qui prit part à l’écriture de cet ouvrage conçu à six mains (un librettiste et cinq compositeurs), exerça une profonde influence sur John Blow et Henry Purcell, mais celle-ci ne peut suffire à expliquer les nombreuses similitudes entre Dido & Aeneas (1689) et Venus & Adonis. « Les ressemblances entre ces œuvres sont troublantes, observe Bertrand Cuilleret leurs liens contextuels frappants : je pense qu’il y a eu des échanges d’idées importants et fréquents entre les deux hommes, qui ont nourri la composition de l’un et l’autre opéra », une émulation réciproque d’autant plus plausible que nous savons que Blow a très vite décelé l’immense potentiel de cet élève qui devint également son ami.
 
L’identité du librettiste de Venus & Adonis demeure un mystère, mais l’hypothèse selon laquelle il serait de la plume d’Aphra Behn, avec laquelle Blow collaborera plus tard, ne laisse pas d’étonner, surtout lorsque cette conjecture prétend s’appuyer sur les accents féministes du texte. C’est oublier un peu vite qu’Adonis est né de l’union contre-nature de Myrrah avec son propre père Cinyras dont, follement éprise, elle partagea la couche à la faveur de l’obscurité. En outre, l’auteur du poème flatte-t-il la gent féminine en rendant Vénus responsable de la mort d’Adonis ? Alors que chez Ovide la déesse met en garde son amant contre les dangers de la chasse : « Ton âge et ta beauté, qui ont charmé Vénus, ne sauraient charmer les lions, les sangliers hérissés de soies, frapper les yeux et les cœurs des bêtes sauvages », comme si elle en pressentait l’issue fatale, dans l’opéra, elle l’y encourage, le presse même, par un froid calcul de coquette: « Une absence enflamme des désirs nouveaux, je ne voudrais pas que mon amant se lasse ». Il faut saluer ici un coup de génie, sur le plan dramaturgique, car à la douleur de la perte, se mêle le poison du remords. Cet infléchissement du mythe accentue le contraste qu’offre le dénouement tragique après la pastorale enjouée des deux premiers actes, émaillée d’allusions savoureuses aux mœurs légères de la cour de Charles II où fut créé ce mask pour huit chanteurs solistes, chœur, orchestre (deux parties de violons, une d’alto, deux flûtes à becs) et basse continue. La maîtresse du roi, Mary (« Moll ») Davies, incarnait Vénus alors que leur fille, Lady Mary Tudor, âgée de neuf ans, se frottait au rôle de Cupidon.
 
On a du mal à comprendre pourquoi Venus & Adonis n’est pas plus souvent à l’affiche. Certes, le chef-d’œuvre de Purcell fut édité à trois reprises au cours du XIXe siècle quand celui de Blow dut attendre 1902, et Dido & Aeneas fit ainsi son entrée au répertoire des sociétés chorales avant d’intégrer celui des maisons d’opéra. Mais le renouveau baroque est passé par là, des musicologues ont étudié les partitions de Blow et revu le jugement sans nuance de Charles Burney, qui assimile les hardiesses expressives du compositeur à des « gaucheries » et lui reproche « d’insulte [r] l’oreille de ses harmonies litigieuses ». Burney connaissait-il Venus & Adonis ? Rien n’est moins sûr, il ne le cite jamais et ses critiques portent sans doute exclusivement sur la musique liturgique de Blow, qui, certes, constitue le cœur de son activité, le musicien ayant été le premier à occuper la fonction de compositeur officiel de la Chapelle royale. La brièveté de l’ouvrage, qui dure moins d’une heure, ne représente, pas plus que celle de Dido & Aeneas, un obstacle insurmontable ni une raison valable pour ne pas le monter.
 
En choisissant l’ode à Sainte Cécile « Begin the Song » (1684) pour précéder l’opéra, Louise Moaty et Bertrand Cuiller n’ont pas seulement complété le programme et révélé une page magnifique qui, par ses qualités tant musicales que littéraires, égale les meilleures contributions de Purcell au genre. Ils ont conçu un spectacle cohérent et harmonieux où les œuvres entrent en résonnance, gestuelle et mouvements chorégraphiés animant et unifiant le discours porté par les mêmes interprètes. Une danse, précisément, « prolongée quelques instants dans le silence, comme une respiration, explique Louise Moaty, vient dessiner la course du temps et suspendre le nôtre pour nous plonger dans celui de la tragédie ». Cette transition déroutante pourra sembler un peu longue, d’autant que le bruit des pas brise le silence, mais elle s’achève avant d’avoir estompé le charme d’un visuel de rêve, nimbé de mélancolie, où affleure le souvenir de Vanités, de Dürer, des Cranach ou encore de Thomas Hilliard dont les modèles semblent jaillir sous nos yeux. 
 
Lorsque nous l’avions interviewé au lendemain d’une représentation de l’Egisto à Favart, Marc Mauillon se réjouissait à l’idée d’aborder Venus & Adonis car il retrouverait l’esthétique de Benjamin Lazar, avec qui Louise Moaty a beaucoup travaillé, de même qu’Adeline Caron (décors), Alain Blanchot (costumes), Françoise Denieau (chorégraphie) et Christophe Naillet, responsable de ces fascinants clairs-obscurs qui, cette fois, ne nous privent d’aucun détail. La comédienne et metteure en scène a toutefois développé son propre langage, s’affranchissant notamment d’un jeu exclusivement frontal, pour concevoir un théâtre à la fois contemplatif et dynamique, à l’image de ce tableau de l’ode, d’une beauté irréelle et d’une grande force d’évocation, où Alain Buet, immobile à l’avant-scène, chante un solo d’une ensorcelante douceur alors que la foule rassemblée au fond, dos au public, lève les bras et trace des gestes alentis en regardant au loin, comme pour saisir l’insaisissable. Les mots nous semblent incapables de restituer cette magie qui naît dans l’instant et que la photographie peine aussi à capturer ; quand bien même ils y arriveraient, nous nous en voudrions de dévoiler les idées lumineuses, drôles ou poétiques qui surprendront et raviront le spectateur.
 
Les enfants participent bien sûr à la fraîcheur du spectacle. Si l’option s’impose d’un point de vue scénique pour camper les Amours de l’acte II, Blow destinait probablement aussi les chœurs de Venus & Adonis à ses chanteurs de la Chapelle royale et donc la partie de soprano aux boyish trebles. En l’occurrence, bien qu’ils n’égalent ni en éclat ni en puissance les choristes d’Outre-Manche, les garçons de la Maîtrise de Caen, au premier rang desquels Grégoire Augustin dans le rôle de Cupidon, s’en tirent avec les honneurs. On n’en dira pas autant du seul soprano adulte, issu du chœur des Musiciens du Paradis, qui détonne par rapport à ses partenaires, les ténors David Tricou et Robert Getchell d’une tout autre sûreté, sans parler d’Alain Buet (Bergers, Chasseurs), dans une forme superlative et maître du verbe comme jamais. En revanche, l’orchestre des Musiciens du Paradis connaît plus d’une fois le purgatoire. Décalages, approximations et baisses de régime jalonnent une performance inégale, entre fulgurances et flottements. Lors de son exil à Paris, Charles II avait pris goût à la tragédie lyrique, dont le modèle a influencé Blow et ses compatriotes (ouverture, prologue, danses, etc.), mais également aux flûtes à bec dont il fera importer l’usage. L’introduction d’un hautbois et d’un basson, particulièrement indiqué pour la scène des chasseurs, cadre avec les pratiques de l’époque et enrichit les couleurs d’une fosse où le splendide théorbe de Thomas Dunford tire particulièrement bien son épingle du jeu.
 
Silhouette de Diane, timbre scintillant mais sans rondeur, la Vénus de Céline Scheen se révèle au troisième acte: du murmure de la sidération au cri du désespoir, elle incarne le surgissement du tragique dans un climax quasi insoutenable, la bouleversante déploration du chœur achevant d’enténébrer le finale de l’opéra. Créature ambiguë, innocente mais fruit du plus coupable des amours, Adonis hérite de la vocalité non moins singulière de Marc Mauillon, âprement douce, et de sa présence au texte, qui confèrent un relief appréciable au personnage. Même si la réalisation musicale n’a pas tenu toutes ses promesses ce 20 octobre, avec cette lecture de Venus & Adonis, Louise Moaty et Bertrand Cuiller nous rappellent que si l’opéra peut divertir, émouvoir, troubler, interroger, il peut aussi réenchanter le monde. 
 

 

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