Abélard entier (et même un peu plus)

Maître Pierre

Par Laurent Bury | lun 30 Mai 2011 | Imprimer
L’opéra n’a jamais reculé devant les héros qui finissent émasculés, quitte à édulcorer un peu cette conclusion peu glorieuse. Atys en est la preuve éclatante ; avec moins de succès, l’histoire d’Abélard a elle aussi inspiré divers compositeurs, surtout dans les pays anglo-saxons. En France, avant l’Héloïse et Abélard d’Ahmed Essyad, créé en 2000 à Mulhouse et repris en 2001 au Châtelet, Gounod se laissa tenter en 1877 par ce sujet scabreux, pour ce qui aurait dû être son douzième opéra. Alors que l’orchestration en était à moitié terminée à l’été 1878, il abandonna ce travail pour s’attaquer au Tribut de Zamora. Il arrangea par la suite la musique composée pour Maître Pierre en une « Suite dramatique en quatre parties » incluant pour les deux personnages principaux quelques beaux airs et plusieurs superbes duos de haute tenue (Polyeucte n’est pas loin). En 1904, la veuve de Gounod demanda à Saint-Saens de compléter le dernier acte ; des récitatifs furent ajoutés entre les airs, et un prélude en guise d’ouverture. Plus tard, Max d’Ollone arrangea la scène finale, avec assomption d’Héloïse et force volées de cloches, à l’encontre des intentions de Gounod, qui prévoyait de clore l’œuvre sur un chœur d’hommes pour accompagner la mort et l’ensevelissement d’Abélard à l’abbaye de Cluny.
 
Si c’est d’outre-Rhin que nous venait la résurrection récente de La Nonne sanglante, avec une équipe vocale dont l’idiomaticité du français chanté reste à démontrer, il fut un temps où la France se chargeait elle-même de défendre les raretés de son patrimoine musical. Malibran nous livre ici dans son intégralité le concert radiophonique du 19 octobre 1951 – les aigus saturent souvent, le son est parfois étouffé –, avec une première plage de cinq bonnes minutesoù une récitante compassée explique ce qui va suivre, dans le plus pur style « speakerine de l’ORTF » ; on la retrouve, hélas à peine moins bavarde, au début de chaque acte.
 
La fraîcheur et la fermeté de la voix de Géori Boué font évidemment merveille dans cette musique où elle trouva toujours à s’épanouir, ainsi qu’en témoignent sa Mireille ou le Faust enregistré par Beecham (1948). Comme les meilleures héroïnes de Gounod, le personnage d’Héloïse unit candeur et ferveur religieuse, non sans rappeler Marguerite, la sensualité en moins. Le timbre vieilli et la diction vieillotte d’Henri Le Clezio ne contribuent guère à faire de lui un amoureux crédible, mais Abélard n’est après tout pas un jeune premier, puisqu’il comptait 22 printemps de plus que son élève. Michel Roux est en revanche un majestueux Bernard de Clairvaux.
 
Le court extrait de Mors et Vita reste anecdotique, surtout face à la concurrence de l’excellente intégrale Plasson. Des deux airs sacrés accompagnés à l’orgue, enregistrés par Carlo Ciabrini (directeur de Malibran Music depuis une quinzaine d’années), on dira simplement qu’ils n’étaient peut-être pas indispensables dans ce coffret consacré à des enregistrements historiques.
 
Quant au Médecin malgré lui, ce régal que Jérôme Deschamps serait décidément bien avisé de proposer au public parisien qui ne l’a pas revu depuis 1978, les extraits ici réunis – avec une parfaite qualité sonore, contrairement à Maître Pierre – donnent une vision à peu près complète de l’œuvre : par rapport à l’enregistrement de 1972 (reporté en CD en 1992 par Musidisc dans la série « Gaieté lyrique »), avec Jean-Christophe Benoît dans le rôle principal, ne manquent que l’air « Vive la médecine » et le final du 3e acte. Alors qu’elle était la nourrice Jacqueline dans la version de 1972, Lina Dachary est en 1959 une piquante Lucinde. Agé de 57 ans, Louis Musy campe un Sganarelle beaucoup moins juvénile, mais d’une truculence exceptionnelle. En Léandre, Michel Cadiou n’a aucun mal à surpasser Michel Hamel.
 
Au total, une version très recommandable d’une perle trop peu souvent donnée, et l’unique enregistrement d’une rareté oubliée : pour les amateurs de musique française, deux bonnes raisons de se procurer ce disque.
 

 

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