Grave agitation mystique

Agitata - Récital Delphine Galou

Par Guillaume Saintagne | lun 20 Novembre 2017 | Imprimer

Alors que nous regrettions récemment que le répertoire sacré italien au croisement des XVIIe et XVIIIe siècles reste trop négligé, voilà que surgit un disque qui nous contredit avec bonheur ! Les artistes y explorent des airs sacrés de l’Italie baroque, tirés d’oratorios, motets ou cantates, alternant entre tradition liturgique et influences profanes lyriques. Et pour ce passionnant programme presque exclusivement composé d’inédits, pas n’importe quels artistes : Delphine Galou d’abord, une des rares véritables contralto actuelles. L’Accademia Bizantina ensuite, dont on ne chantera jamais assez les louanges : pour les textures, le rythme, les couleurs, tout est superlatif. On admirera notamment l’art du contraste avec lequel Ottavio Dantone met l’accent sur un détail de l’instrumentation avant de laisser l’ensemble de l’orchestre reprendre la main, comme un paysage fugitivement et ponctuellement éclairé par un rayon de lumière plus intense. Non contents d’être des accompagnateurs de rêve, orchestre et chef défendent brillamment un superbe autant qu’inconnu concerto de Gregori.

Le disque commence pourtant bizarrement : avec l’aria qui lui donne son nom, tiré de la Juditha Triumphans, Delphine Galou déçoit. Les plaintes vocalisées font trop dans la nuance pastel, l’angoisse fait défaut tout autant que le vertige, en dehors des passages syllabiques ou la diseuse reprends le dessus. Son latin a beau être magnifique, on n'entend guère l’hirondelle tournoyante et apeurée. Les variations au da capo sont intelligentes mais ne réussissent pas vraiment à faire oublier ce manque de matière vocale dans le registre aigu.

Avec l’aria de Jommelli, notre agitée joue sur un ambitus encore plus large. Le détimbrage est certes audible mais ici élégamment négocié, l’artiste le souligne même sur certains aigus, comme pour rendre audible l’aveuglement du personnage devant les rayons du soleil dont il a trop longtemps été tenu éloigné. L’irrépressible et pourtant paisible allant nostalgique de l’air fait son charme particulier et emporte l’adhésion.

L’agitation napolitaine monte encore d’un cran avec Porpora. Ce motet assez central flatte le superbe et duveteux medium de Delphine Galou. Dans le premier air le ton est sciemment détaché, on entend bien les vagues, on voit surtout le soleil et pas vraiment la nuit sans étoile : Porpora est un spécialiste de ces grisantes démonstrations de virtuosité solaire. Suit un récitatif souverain à l’articulation limpide, où la chanteuse séduit par une déclamation expressive mais jamais outrée. Le second air de mi-caractère est bien mis en valeur par l’orchestre toujours aussi juste, tandis que l’émission grave, lourde et vive à la fois de la chanteuse traduit avec grâce la joie de la pénitente sur le chemin de la rédemption. L’Alleluia enfin est impeccable, d’une ferveur qui touche aux mêmes sommets que sa virtuosité vocale.

Ce parcours sacré nous amène devant la violente puis plaintive Sinfonia de Caldara. On revient à plus de respect, plus de pieux effroi devant le sacré et de retenue liturgique. Stradella l’entend de cette façon dans son « Et egressus est ». Delphine Galou y mène le récit avec noblesse ; on est particulièrement séduit par sa manière de prononcer sur un souffle le nom des personnages avant chaque strophe, scansion poétique de ce recitar cantando sacré. Cette habituée des motets d’église maintient la ligne de chant avec la même tenue dans les récits et dans les mélismes.

La cantate de Torelli étonne par la variété de ses tonalités musicales : la sinistre introduction semble sortir de la bouche d’un apôtre désespéré devant la Passion de Jésus, puis la musique presque guillerette du « Chi pianger non sa » semble émaner d’un ange serein sachant pertinemment la bonne nouvelle que cette scène représente. La déploration qui lui succède relève davantage de la vierge Marie, tandis que l’élan vengeur semble être celui d’un saint Mathieu belliqueux, mais les vocalises restent centrales et le soutien de l’orchestre assez réduit, comme si le compositeur se désolidarisait in extremis de cette rage trop humaine. Pièce singulière, vraiment.

En comparaison, la cantate de Brevi paraît beaucoup plus uniforme avec son ton séraphique incitant à un hédonisme spirituel et contemplatif. Seul le « O fons, sed amoris » voit sa ferveur gagnée par une sorte de gourmandise mystique que la chanteuse rend avec fébrilité avant l’alleluia virtuose et libérateur. 

 

 

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