Opera proibita, volume 2 ?

Tempesta sacra, récital de Blandine Staskiewicz - Paris

Par Guillaume Saintagne | mer 18 Octobre 2017 | Imprimer

En 2005 Cecilia Bartoli et Marc Minkowski exploraient le répertoire des oratorios romains du début du XVIIIe siècle dans le fameux album Opera proibita. Douze ans plus tard, c’est peu dire que ces œuvres restent très négligées, à l’exception des oratorios de Handel qui étaient déjà très joués auparavant. Il fallait donc bien toute l’énergie de Thibault Noally, actuel premier violon aux Musiciens du Louvre d'ailleurs, et d’une de nos mezzo favorites pour continuer de sortir de l’oubli ces arias, et en ne se limitant pas à Rome cette fois-ci.

On retrouve donc ce soir des airs bien connus de Handel, quelques Caldara et Scarlatti déjà entendus au disque, mais surtout beaucoup d’inédits de Porpora, Bononcini et Gasparini. Ce qui est d’autant plus louable que ce concert semble pour l’instant être une performance unique. On espère ardemment que ce « Tempesta sacra » deviendra un disque faisant pendant au premier récital de Blandine Staskiewicz intitulé « Tempesta ». Comme toujours Les Accents sonnent avec une cohérence harmonique qui n’interdit aucunement les contrastes entre les pupitres, même si la réverbération du lieu la gomme fortement. Avec dix-sept musiciens, on peut commencer à rendre justice à cette musique souvent luxuriante, et Thibault Noally est maître dans l’art de diriger avec précision, sans jamais renoncer à l’allant de l’ensemble, tout en jouant lui-même du premier violon.   

Le plus difficile dans ces airs consiste à trouver le bon équilibre entre la retenue qui sied à un répertoire d’église, et l’élan mystique qui justifie la spectacularisation de la foi. Que le concert ait eu lieu dans un temple protestant ne manque d’ailleurs pas de sel. Blandine Staskiewicz sait tenir cet équilibre avec une justesse éclatante. Dans Scarlatti d’abord, même si le morceau qui ouvre le concert est raté (départs manqués, nombreuses vocalises marquées). Le « Mentre io godo » rayonne, lui, par sa pudeur, interprétation bien moins hédoniste et badine que celle de Cecilia Bartoli, mais plus mystérieuse, et fantastique. Avec la scène extraite La Giuditta, la grande récitativiste prouve qu’elle n’a rien perdu de son art oratoire, mais c’est dans l’air de Gasparini, qui joue allègrement des frontières entre l’aria et le récitatif, que sa puissance d’élocution est la plus saisissante.

Chez Bononcini, la brièveté n’a d’égale que l’intensité de l’expression, tout l’inverse de Porpora dont les deux longs airs se déploient avec un bonheur égal. C’est d’abord un labyrinthe de virtuosité tant vocale qu’orchestrale pour « Fremer da lunge io sento », avec ses violons qui imitent l’onde agitée d'une façon caractéristique à ce compositeur et qui semblent jouer à cache-cache avec la chanteuse. A qui surprendra l’autre dans ce chaos marin organisé... L’auditeur est emporté dans cette tempête par une chanteuse dont tout l’ambitus est sollicité, certains pourront trouver le bas medium moins sonore, mais les graves et surtout les aigus sont placés avec une précision affolante étant donné le rythme du morceau. Avec l’air final de la Divina giustizia, c’est au contraire à l’art calmement mais puissamment solaire de Porpora qu’elle redonne vie, comme à Versailles un an plus tôt.

Le style de Caldara est plus mouvant, moins facilement identifiable : sa virtuosité véloce la voit moins à l’aise (« Spargo il senso lascivo veleno »), perdant en expressivité, mais les lamenti (« Per il mar del pianto mio ») ou les airs plus martelés (« Numi offesi di furor ») vont comme un gant à celle qui cherche à cerner la spécificité de chaque air pour ne pas faire tomber un texte stéréotypé dans le cliché. C’est d’ailleurs ce qui fait la beauté de son « Lascia la spina » : page battue et rebattue, la version de l’oratorio est cependant plus riche d’ambiguïté morale que celle du Rinaldo (« Lascia ch’io pianga »). Blandine Staskiewicz joue ici la carte de la sobriété extatique,  comme si le Plaisir cherchait à prendre les apparences de la Sainte pour mieux convaincre une Beauté de plus en plus tentée par l’ascétisme spirituel. Enfin, si « Un pensiero nemico di pace » met son souffle à rude épreuve, elle tient toutefois la ligne de chant avec une ténacité qui force le respect, et la mort d’Acis saisit sans aucun effet expressionniste, par le simple mais si rare investissement complet de la ressource des mots et des notes. 

 

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