Paradis pour le chœur, Golgotha pour les solistes

Bach, Passion selon Saint Jean - John Eliot Gardiner

Par Dominique Joucken | lun 21 Mars 2022 | Imprimer

Ce disque illustre bien la contradiction qui peut exister, en musique, entre le temps long et le temps court. Temps court : nous sommes le Vendredi Saint 2021, et le Royaume-Uni est encore soumis à des règles sanitaires draconiennes. Coincés sans public dans le cadre majestueux du Sheldonian Theatre d'Oxford, on comprend que John Eliot Gardiner et les ingénieurs de Deutsche Grammophon aient eu envie de laisser une trace du travail de répétitions accompli dans les semaines qui précèdent. Dans cette perspective, le présent enregistrement est un témoignage émouvant, sans doute encore plus dans sa version filmée. Si on prend l'optique du temps long, Gardiner a déjà enregistré par deux fois cette Passion selon Saint Jean. Une première version date de 1986 pour Arkiv, et une seconde en 2011 chez SDG. Les solistes des deux versions sont, cités pêle-mêle, Anthony Rolfe-Johnson, Nancy Argenta, Mark Padmore, Bernarda Fink. Avec d'aussi solides atouts, ces albums se sont attirés une pluie de louanges. Remettre la partition sur le métier appelle donc des justifications sérieuses. Ici, on est bien en peine de les trouver.

Certes, il y a la somptuosité du Monteverdi Choir, dont chaque intervention est à frémir d'intensité, du plus bref choral au chœur polyphonique le plus complexe. Le niveau de virtuosité est inégalé, et l'engagement au delà de toute critique. Il y a aussi le geste ample de John Eliot Gardiner, son sens du drame sacré, la générosité du son qu'il prodigue avec ivresse en soulevant d'enthousiasme tous les pupitres des English Baroque Soloists, si loin du jansénisme de Philippe Herrewege, qui nous avait paru excessif. Tout cela est bel et bon. Mais ces qualités étaient déjà présentes dans les deux enregistrements précédents, et on ne peut pas dire que la conception du chef ou l'esthétique du chœur aient vraiment évolué. La raison de cette nouvelle mouture devrait donc tenir dans une brochette de solistes exceptionnels.

Force est de reconnaitre que le compte n'y est pas vraiment. Certes, l'Evangéliste de Nick Pritchard est loin de démériter. En termes d'accent dramatique, de mordant, de sens du récit, il s'inscrit dans la lignée des bons Evangélistes anglais de ces dernières décennies (Padmore, Rolfe-Johnson, Bostridge, ...). Le problème est que cette influence est un peu trop audible, et que, tout concentré qu'il est à se montrer à la hauteur de ses prédécesseurs, il manque de spontanéité et ne parvient pas à faire entendre une voix vraiment personnelle. Dans une Saint Jean, plus récitée que sa grande soeur, c'est péché mortel que d'avoir un Evangéliste qui ne marque pas. Il en va de même pour le Jésus de William Thomas, correct mais insipide comme un vitrail de Saint-Sulpice, et pour le Pierre de Michael Lafferty, qui s'oublie aussitôt l'appareil éteint.

Tout cela reste néanmois d'un niveau trés acceptable jusqu'au premier air de la partition, « Von den Stricken meiner Sünden », dévolu à l'alto. On doit se pincer pour se convaincre qu'on ne rêve pas. Rien n'est en place au niveau vocal, le timbre est d'une laideur insigne, le souffle apparait constamment court (on a l'impression à certains moments que le chanteur va devoir s'arrêter tant il semble à bout). Avec de telles limites techniques, il ne peut être question d'approfondissement spirituel. Ce n'est pas Alexander Chance qui amènera les athées vers la foi, surtout que son « Es ist vollbracht », sommet de la partition, répète exactement les mêmes défauts, avec l'ajout d'un grave inaudible face à un orchestre très en verve. Retour urgent à Marjana Lipovsek (Harnoncourt) et Andreas Scholl (Herreweghe dans son enregistrement Harmonia Mundi) pour redécouvrir le pouvoir de la voix d'alto dans l'œuvre. Le ténor n'est pas tellement mieux : à nouveau, l'auditeur est confronté à un timbre ingrat, et à un chanteur qui semble à la peine, avec une absence de caractérisation qui s'explique par des raisons techniques ; Peter Davoren gagne néanmoins en essurance au fil de l'œuvre, et poursuit sur un « Erwäge » plus ressenti. Julia Doyle et Alex Ashworth sont en fait les seuls à offrir un vrai chant bachien à la hauteur de la direction de Gardiner, avec des voix sûres et bien conduites. C'est peu, trop peu, surtout dans une discographie qui compte tant de références. Voilà donc un enregistrement qui aura sûrement marqué les participants en raison des circonstances de sa réalisation, mais qui ne s'inscrira pas durablement dans l'histoire du disque.

 

 

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