Quand on arrive à l'os

Jean-Sébastien Bach, Passion selon Saint-Jean - Philippe Herreweghe

Par Dominique Joucken | jeu 11 Juin 2020 | Imprimer
Philippe Herreweghe est un des plus grands interprètes vivants de Jean-Sébastien Bach. C’est à lui-même qu’il faut d’abord le comparer. Il a déjà gravé par deux fois cette Passion selon Saint-Jean, en 1987 et en 2001, chaque fois avec les forces du Collegium Vocale de Gand. La bonne nouvelle, c’est que le chef ne se répète pas, et adopte une série d’options nouvelles qui éclairent différemment la partition. L’exemple le plus immédiat est celui des tempi : pliée en 1h47, cette Saint-Jean s’inscrit parmi les plus rapides du catalogue, même si on limite le spectre de comparaison aux baroqueux. Cela confère au récit une urgence bien en situation, particulièrement dans les interventions de l’Evangéliste, et dans les parties où la parole circule d’un protagoniste à l’autre. Alors qu’Herreweghe nous avait habitués à un Bach contemplatif, le voilà qui passe sans crier gare à un Bach dramaturge, voire angoissé. Cette lecture se défend parfaitement, portée qu’elle est par une conviction que l’on sent murie.
 
L’autre grand changement concerne la matière sonore elle-même. Herreweghe, depuis quelques années, s’oriente vers un Bach toujours plus allégé, plus transparent, où le trait devient de l’épaisseur d’une aiguille. Cela se perçoit au niveau de la masse orchestrale qui, si elle est numériquement comparable à ce qu’il faisait auparavant, sonne de manière très différente, très mince, avec un aspect cursif et un refus de s’appesantir (ou simplement de s’attarder) qui peuvent frustrer l’auditeur. Tout vole, rebondit et court, avec peu de respirations, et les moments clés du drame ne sont peut-être pas suffisamment scandés au niveau sonore. L’exemple le plus frappant est celui de la mort du Christ, qui passerait presque inaperçue si l’auditeur n’y est pas attentif.
 
Le chœur du Collegium Vocale est lui aussi en petit effectif (3 par pupitre, si on retire les solistes), et la façon dont il sonne est bien éloignée du Bach « enluminé » que Philippe Herreweghe défendait jusqu’il y a une dizaine d’années. Foin de la sérénité : cette petite assemblée de croyants fait surtout entendre la voix de la détresse, et semble être comme sous le coup permanent d’une menace. Cela nous vaut des émotions qui donnent la chair de poule. Mais la polyphonie du grand Cantor apparaît souvent bien dépouillée, à la limite de l’ascèse, avec un son fragile. Impression encore renforcée par le fait que les pupitres d’alto sont maintenant constitués aux trois quarts de voix d’hommes. Sonorités blanches et absence de vibrato concourent à renforcer les partis pris du chef.
 
Même cohérence dans le choix des solistes. Plus vraiment de grandes voix, à l’exception de Peter Kooij, dont la longévité et la capacité à préserver un timbre intact à 66 printemps forcent l’admiration. Les autres membres de l’équipe sont nettement plus « petits formats ». Maximilian Schmitt est avant tout au service de son texte, et son style vocal orthodoxe rassurera ceux que les éclats expressionnistes de Mark Padmore ou de Christophe Prégardien effrayaient. Perspective identique avec le Jésus de Krešimir​ Stražanac, d’un ton châtié mais un peu anonyme. Est-ce bien la voix qu’on imagine pour le Sauveur de l’humanité ? Dorothee Mields est encore plus diaphane qu’à son habitude, le ténor Robin Tritschler profite de la légèreté de sa voix pour accomplir des prouesses d’agilité. Quant à Damien Guillon, si on ne peut rien redire partition en main, il suffit de comparer son « Es ist vollbracht » avec celui d’Andreas Scholl pour mesurer l’abîme entre une interprétation et une incarnation. Mais sans doute est-ce là le résultat d’une directive du chef qui, plutôt que de se répéter (à quoi bon?) a choisi d’imprimer à l’œuvre une nouvelle direction. Le choix des solistes est à replacer dans cette optique, et prend son sens dans un contexte global.
 
Donner une note à un tel enregistrement est difficile. Ceux qui apprécient l’idée de renouvellement chez un interprète seront passionnés par le ton neuf et les trouvailles dévoilés ici. Ceux qui aimaient le Bach apollinien auquel Herreweghe nous avait habitués seront déçus. Voilà en tous cas un disque qui témoigne d’un processus de maturation intéressant à plus d’un titre, ce qui justifie à soi seul sa publication. Travail éditorial et prise de son sont de référence.

 

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