Du temps où Fidelio s'appelait encore Leonore

Beethoven : Leonore (Jacobs)

Par Alexandre Jamar | mer 08 Janvier 2020 | Imprimer

Les regrets sont toujours à la source de bien des ennuis. Pensons à Beethoven, qui remodela le fiasco que fut Leonore en un Fidelio bien assagi, moins tortueux. Voilà que se multiplient les chefs d’orchestre à la recherche de la version originale de cet opéra, pourtant bien installé sur son petit monticule de postérité. C’est le cas de Blomstedt, de Gardiner, et maintenant de René Jacobs. Dans l’enregistrement Harmonia Mundi du concert donné en novembre 2017 à la Philharmonie de Paris, ce dernier entend nous montrer qu’il ne s’agit pas d’une curiosité musicologique, mais bien d’une réhabilitation.

Le livret fourni avec le CD permet à René Jacobs de nous expliquer de façon détaillée sa préférence pour la Leonore de 1805. L’ouverture est la plus novatrice, la dramaturgie la plus aboutie, le finale est presque « hitchcockien » (oui !), et l’œuvre n’est pas encore gâtée par les nombreuses coupures que des amis pourtant bien intentionnés infligèrent à Beethoven. Malgré un duo Leonore/Marzelline dont on se serait peut-être passé, et un air de Florestan qui perd un peu de sa verve, on ne peut que se ranger derrière la vision de René Jacobs.

La passion avec laquelle le Freiburger Barockorchester défend la partition achève enfin de convaincre les quelques auditeurs récalcitrants. Les instruments d’époque nous permettent de comprendre la grande modernité instrumentale de Beethoven : le trio de cors dans l’air de Leonore est au bord de l’injouable pour l’époque, et les timbales accordées en triton pour l’introduction du troisième acte sont un fait assez unique dans l’histoire de la musique. On apprécie donc pleinement le grain si particulier de l’orchestre d’époque, tant dans les textures transparentes de « Mir ist so wunderbar » que dans les sonorités granitiques de la scène de Florestan. Les tempi sont souvent à la limite supérieure du raisonnable (air de Marzelline, finale du deuxième acte), mais la virtuosité des musiciens de l’orchestre leur offre des moyens à la hauteur du défi.
La Zürcher Sing-Akademie surprend par son effectif chambriste, et par son timbre transparent, assez éloigné des chœurs lyriques façon Neuvième entendus habituellement chez Beethoven. La précision de l’attaque et la netteté de prononciation dissipent les doutes qui pouvaient planer sur ce parti pris musical.

Si le pari instrumental est rempli avec maestra, la distribution nous laisse encore perplexes. Face à l’investissement sans réserve de leurs camarades instrumentistes, de nombreuses prestations vocales nous semblent en dessous des habitudes des chanteurs. Le Don Pizarro de Johannes Weisser ne fait peur à personne, et on lui préfèrera la basse noble de Tareq Nazmi en Don Fernando. Johannes Chum est un excellent musicien doté d’une voix saine et brillante, mais il lui manque encore le mordant et la légèreté propres à ce personnage de singspiel qu’est Jaquino. De ce point de vue, Robin Johannsen est bien plus à sa place en Marzelline, mais ce sont les graves qui lui font défaut, et qui passent rapidement derrière l’orchestre. Chez les personnages secondaires, il n’y a finalement que le Rocco luisant mais toujours burlesque et chaleureux de Dimitry Ivashchenko qui nous convainque pleinement.

Le choix un peu léger de Maximilian Schmitt en Florestan s’explique probablement par l’air bien moins virtuose prévu par Beethoven dans cette version. Si la balance n’est pas à mettre en cause ici, on s’étonne d’une voix déjà encombrée d’un large vibrato, et qui a tendance à nasaliser au delà du passage. La présence de Marlis Petersen soulève elle aussi de nombreuses questions. Alors que Jessye Norman, Christa Ludwig ou Nina Stemme se sont emparées du rôle-titre, une soprano colorature (même si elle chante Salome) semble hasardeuse dans une telle musique. Pourtant, Leonore vocalise bien plus dans cette première version que dans Fidelio. On se trouve donc à mi-chemin entre le grand rôle dramatique, et la partie de bravoure rossinienne, où aucune voix ne semble réellement appropriée. On accepte donc sans trop rechigner un timbre parfois mince, et des graves qui se dérobent. La chanteuse nous offre tout de même le luxe d’une prononciation impeccable, et un investissement musical de haut rang.

Malgré quelques imperfections vocales, cet enregistrement contribue à réhabiliter un peu plus Leonore, qui semble avoir vécu trop longtemps dans l’ombre de Fidelio.

 

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