"Vous ne serez ni médecin, ni apothicaire"

Berlioz, Messe solennelle - Hervé Niquet

Par Dominique Joucken | lun 15 Juin 2020 | Imprimer
Quel compositeur est capable, à 20 ans, d’écrire une Messe de 50 minutes pour grand effectif et trois solistes, avec fugues, prélude instrumental, motet d’offertoire, invocation royale, et un Resurrexit à faire se dresser les cheveux sur la tête, dans un style bien de son époque mais en le « pervertissant » subtilement, le tout sans avoir reçu le moindre cours dans une institution musicale ? Mozart ? Non. Schubert ? Cherchez mieux. Il y a fort à parier que le nom de Berlioz ne surgira pas avant longtemps dans cette conversation imaginaire. Le bouillant Hector n’est pas connu pour sa précocité musicale. Une légende tenace veut que sa carrière n’ait vraiment débuté qu’en 1830, avec la Symphonie fantastique. Pourtant, en 1824, Berlioz a déjà écrit cette incroyable Messe solennelle, dont la première, plusieurs fois reportée, eut lieu le 10 juillet 1825 et fut un succès complet. Son seul professeur de l’époque est Le Sueur, qui lui donne des leçons particulières. Après les dernières mesures, celui-ci ne peut contenir son émotion. Il déboule sur scène, serre son jeune élève (encore inscrit à la Faculté de médecine a ce moment) dans ses bras et lui dit : « Morbleu, vous ne serez ni médecin ni apothicaire ! Vous serez un grand compositeur. Vous avez du génie. Je vous le dis parce que c’est vrai. »
 
Du génie, cette Messe en offre à profusion. Certes, les puristes pourront relever ici et là quelques gaucheries, ou ce qu’ils appelleront des « fautes » d’harmonie. Sauf que ce ne sont pas des erreurs, mais la marque d’un talent fou qui a déjà décidé de suivre sa propre voie. Et quelle énergie ! Quelle impérieuse sûreté ! Quel lyrisme ! La fin du Kyrie et sa pure folie, les instants suspendus du Gratias agimus, l’imploration déchirante du O Salutaris, l’éclat babylonien du Domine, Salvum fac Regem. Tous les codes de l’époque préromantique en France sont présents, avec ce qu’ils supposent d’académisme, mais ils sont retournés comme un gant, et exprimés sur un ton si personnel que l’auditeur ne peut que se laisser guider docilement, là où les œuvres des contemporains de Berlioz ne suscitent qu’une adhésion lointaine, une écoute distraite.
 
Juge très sévère de sa propre production, Berlioz brûlera l’original de la partition (à l’exception du Resurrexit), et elle ne sera longtemps connue que grâce a la mention qu’il en fait dans ses Mémoires. Ce qui ne l’a pas empêché d’y puiser abondamment pour alimenter ses ouvrages postérieurs. C'est seulement en 1992 qu’on retrouvera une copie à Anvers. John Eliot Gardiner est le premier à avoir enregistré l’oeuvre, chez Philips, dans une version de référence.
 
Hervé Niquet vient lui tailler des croupières, armé de nombreux atouts. Le Concert Spirituel est un ensemble d’instruments d’époque qui sonne avec toute la saveur permise par le travail des meilleurs facteurs et luthiers, sans rien sacrifier à la justesse ni aux potentialités expressives (les crescendi !)  que l’on croirait réservées aux orchestres modernes. On trouvera des chœurs plus homogènes que celui de Niquet, plus constamment justes, plus disciplinés, mais on n’en trouvera pas de plus impliqué, de plus enthousiaste, de plus apte à rendre la flamme du jeune Berlioz. Ce disque renferme quelques trésors de chant choral, qu’on laissera à l’auditeur curieux le soin de découvrir. Mentionnons juste le Resurrexit, climax de la partition, qui est rendu avec une passion à faire trembler les murs, digne préfiguration du Requiem dans sa peinture des temps derniers.
 
En un contraste agréablement ménagé, les solistes optent pour un style plus retenu. A eux revient la tache d’illustrer et de défendre l’aspect classique de la partition. Andreas Wolf livre une prestation toute en retenue, avec un timbre patricien et des inflexions qui ne dépareraient pas dans une Passion de Bach. L’ombre de plusieurs grands barytons (Gerhaher, Hampson, Prey) passe par moments. Sans doute faudra-t-il encore quelques années au chanteur pour se libérer de ces prestigieuses influences et oser être pleinement lui-même, comme devrait l’y autoriser une assurance vocale exceptionnelle. Fidèle à ce que le disque a laissé percevoir de lui, Julien Behr, est clair, voire solaire. Il déroule ses longues lignes avec un souffle géré de main de maître. Adriana Gonzalez est tellement sublime de couleur et d’expression qu’on regrette que Berlioz ne lui ait pas confié des parties plus longues.
 
Hervé Niquet tient tout cela au creux de sa main, tel un sorcier qui jetterait un à un les ingrédients de sa potion dans un gigantesque chaudron. Il alterne déclamation et lyrisme, prière et jugement, imploration et terreur avec maestria. Il a foi dans cette musique, d’une façon qui se communique irrésistiblement à tous les artistes, puis vers l’auditeur. Surtout, il parvient à fondre l’urgence du concert avec le creusement du texte et le goût du détail permis par le studio. Un tel talent, mis au service d’une œuvre encore méconnue, cela donne un disque indispensable pour tous les amateurs de musique française. Non : pour les amateurs de musique tout court.
 

 

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