Bien sage fiancée…

La Fiancée vendue

Par Julien Marion | lun 24 Septembre 2012 | Imprimer
 

Un nouvel enregistrement studio de La Fiancée vendue, ce petit bijou de l'opéra tchèque ! On se pince, on croit rêver: les enregistrements studios d'opéras se font de plus en plus rares, crise du CD oblige (ou bien crise tout court, d'ailleurs). Quand quelques téméraires (inconscients?) et solides labels s'y risquent, c'est soit pour réenregistrer une énième fois un des piliers du répertoire (EMI récemment avec Carmen), soit pour afficher en gros sur la pochette un nom qui fait recette (au hasard: Alagna ou Domingo). Sans l'un ou l'autre, aucune chance d'espérer dépasser les quelques milliers de vente qui garantissent la rentabilité d'un projet. Résultat: trop souvent, les nouvelles parutions d'intégrales d'opéra sont à ranger dans deux catégories: celles qui n'apportent rien à une discographie pléthorique, et alimentent les aigreurs les plus rétrogrades (ah oui, vraiment, c'était mieux avant), ou bien celles qui, sous prétexte de faire découvrir un trésor oublié et scandaleusement méconnu du répertoire, ne sont que le prétexte facile à l'édification de la légende de telle ou telle coqueluche du moment. 

 

Rien de cela ici: La Fiancée vendue n'est heureusement pas une rareté oubliée, c'est au contraire une des piliers du répertoire lyrique tchèque, d'une certaine manière l'équivalent bohémien du Freischütz ou de La Flûte enchantée, quand bien même son immense popularité semble s'arrêter à la frontière franco-allemande: ainsi, elle n'est rentrée au répertoire de l'Opéra de Paris qu'en 2008 ! En outre, aucun nom aguicheur dans la distribution, mais une liste de chanteurs dont l'idiomatisme saute aux yeux : que des noms tchèques ! Si on y ajoute un chef lui aussi de par sa naissance familier de la musique tchèque, on comprendra que sur le papier, l'affaire s'annonce bien. Et l'amoureux de cette partition se réjouit, in petto, d'en découvrir de nouveaux aspects, ou, plus simplement, d'en entendre une lecture qui lui fasse honneur. L'œuvre est tellement belle ! Le parallèle avec le Freischütz et La Flûte enchantée n'est pas innocent. Ce n'est pas le livret qui mérite que l'on s'y arrête : cette histoire d'amours contrariées sur fond de mariage arrangé est joliment convenue. Mais quelle musique! L'inspiration mélodique est continue, l'écriture d'une particulière subtilité (avec notamment des enchaînements harmoniques très travaillés et souvent surprenants) la dimension folklorique est magnifiée, le lyrisme souvent renversant, et l'orchestration superbe d'un bout à l'autre. Certains passages (on pense au quintette du III) sont même… mozartiens (si, si) par la finesse et la subtilité de l'équilibre entre les voix. Smetana sait par ailleurs, au milieu d'une œuvre à la tonalité générale assez enjouée (c'est un opéra comique, au sens premier du terme), ouvrir des abîmes qui laissent pantois: ainsi, le fameux air de Mařenka, à l'acte III, d'une mélancolie inextinguible. Bref, cette œuvre est irrésistible et doit être connue de tout amateur d'art lyrique. 

 

C'est donc avec une délectation non dissimulée que l'on a débuté l'écoute de ce coffret: songez, le dernier enregistrement en studio de La Fiancée vendue en tchèque date de… 1981! 

 

A l'écoute, il faut bien reconnaître que l'enthousiasme retombe quelque peu. Assez vite, on est fixé: ce nouvel enregistrement ne bouleversera pas la discographie de l'œuvre, même s'il ne la dépare pas.

 

Le chef, Jiri Belohlavek aime cette musique qui lui est familière, c’est une évidence. C'est d'ailleurs à lui que l'Opéra de Paris avait fait appel pour l'entrée de l'œuvre à son répertoire en 2008. On lui sait gré des couleurs qu'il parvient à tirer de l'orchestre, en particulier de la part des pupitres de vents, essentiels ici, car donnant à cette musique toute sa saveur. On le sent soucieux d'éviter de sombrer dans le folklore de pacotille, qui ici ou là peut guetter. Est-ce pour cette raison que sa direction paraît plus d'une fois trop sage, voire franchement lymphatique ? On le vérifie notamment dans la fameuse Danse des comédiens, qui n'est que bruyante et appuyée, là où l'on attend un tourbillon sublimé, frisant l'hystérie (voir ce qu'en a fait Bernstein: âmes sensibles s’abstenir). Cette baguette a malheureusement trop tendance à gommer tout ce que l'œuvre a d'enjoué et de bondissant, ou même de profondément lyrique (ainsi, la fin du magnifique duo entre Mařenka et Vasek, à l’acte I, tombe franchement à plat) : quel dommage ! Reconnaissons néanmoins qu'elle valorise les passages mélancoliques ou méditatifs de l'œuvre, en leur conférant un surcroît de densité: l'air de Jenik à l'acte II, celui de Mařenka à l'acte III ou le quintette qui le précède en bénéficient.

 

La distribution ne vient hélas pas racheter cette direction indolente. 

 

Les voix sont idiomatiques, on l'a dit: c'est indéniablement un bon point, même s'il est d'une importance relative pour l'auditeur francophone peu familier de la langue tchèque, ce qui est le cas de l'auteur de ces lignes. Sont-elles pour autant à la hauteur du rendez-vous? Pas franchement…

 

La Mařenkade Dana Burešová ne manque pas de musicalité, mais la voix, un peu trop mûre, est parfois affublée de stridences peu agréables à l’oreille. On cherche en vain la fraîcheur espiègle d’une Popp ou d’une Benackova. En Jenik, Tomáš Juhás est plus convaincant : le timbre est séduisant, joliment lyrique, et l’engagement est sincère, même si on sent que les réserves dans l’aigu ne sont pas inépuisables. Le tout fait néanmoins une incarnation réussie, avec quelques très beaux passages (l’air du II, en particulier). On descend de plusieurs crans avec le Kecal de Jozef Benci : la voix n’est guère plaisante, entre un aigu délabré, un médium chevrotant, et une ligne de chant anarchique. Benci se réfugie dans ce qu’il lui reste : le registre du bouffon cauteleux, à la limite de la caricature à force de complaisance. A oublier. On sera plus indulgent pour le Vašekd’Aleš Voráček, beau ténor de caractère, qui parvient à rendre crédible ce rôle moins insignifiant qu’il n’y paraît (la preuve : Jon Vickers l’avait incarné dans au MET dans les années 70). Un bon point pour les seconds rôles, dans l’ensemble presque plus convaincants que les premiers…

 

Voilà en définitive une version qui comporte de belles choses, d’autres nettement plus discutables, et qui, en toute hypothèse, ne bouleverse pas la hiérarchie de la discographie : pour les versions historiques, on ira sans hésiter chez Karel Ancerl ou Jaroslav Vogel, pour les versions plus récentes, on retiendra le superbe enregistrement dirigé par Zdenek Kosler, avec un trio imbattable (Benackova, Dvorsky, Novak). On aura garde de ne pas oublier le superbe enregistrement de l’œuvre en allemand réalisé sous étiquette Electrola par Rudolf Kempe en 1962, récemment réédité : Fritz Wunderlich y est définitif, Gottlob Frick impayable et Pilar Lorengar délicieuse. Tout amoureux de cette œuvre doit le connaître.

 

 

Sur Qobuz :

Bedrich Smetana: La Fiancée vendue | Bedrich Smetana par Jiri Belohlavek


 

 

 

 

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