Les dernières friandises de Richard

Cherry Ripe, Vocal treasures of the 18th and 19th centuries

Par Philippe Ponthir | dim 01 Mars 2009 | Imprimer
A l’heure où on annonce l’agonie lente et douloureuse de la légendaire DECCA, Richard Bonynge nous rappelle son activité toujours aussi curieuse et enthousiaste, malgré ses quasi  80 printemps. La DECCA et Richard, c’était l’époque heureuse où l’on signait des chanteurs pour leur valeur  musicale, au-delà du photoshop, au-delà des jolis minois et autre tour de poitrine digne de Playboy, où le terme de collaboration artistique  signifiait encore quelque chose. En témoignent des récitals désormais historiques, un legs incroyable à la musique de ballet (véritable marotte chez Ricky), des intégrales bien entendu, par dizaines de références, le plus souvent avec la monumentale Joan Sutherland. Les temps changent, l’image impose sa primauté sur nos malheureuses discothèques, omettant que le Chant et L’Opéra doivent avant tout s’adresser à nos âmes au travers de notre oreille. Decca signe encore Bartoli bien sûr, dans une production stagnante depuis plusieurs années, un Florez méritant une major, mais dont la fécondité notamment en récitals, n’a jamais tenu ses promesses, une trop rare Fleming qui notamment dans Strauss, justifie son statut. Autrement, en vrac ? Les prosaïques approximations d’un Erwin Schrott - Netrebko, recevant un récital dans sa corbeille de mariage, une aimable De Niese, privée de son magnifique physique,  incapable de masquer ses impardonnables carences techniques sur une octave et demie de tessiture haendélienne, une Nicole Cabell scolaire au possible, dans un opus dont elle ne possède pas le style pour la majorité du programme abordé. Enfin, comment justifier les productions des Werther, Trovatore, Tosca, Pagliacci de Bocelli sans évoquer des compromissions mercantiles communes à toutes les «grandes» maisons. Tout cela a fini par dégoûter les acheteurs réguliers de disques. Car le problème est là. Ces produits que même une publicité en forme de guerre nucléaire, n’arrive plus à rendre crédibles, se retrouvent en quatorze exemplaires dans n’importe quel bac de seconde main. Les amateurs se tournent, et cela n’est pas neuf depuis les premières bandes pirates de Callas sous le manteau, vers les marchés parallèles notamment des lives, mais, cela est également tout profit pour les toutes petites maisons de production qui souvent avec des moyens limités, réalisent dans le baroque, la musique contemporaine ou les raretés belcantistes, de véritables petits miracles. Ce papier est également un soutien à ces maisons guerroyant pour obtenir un espace de diffusion pour de jeunes personnalités non médiatisées où simplement un répertoire sortant des sentiers (re)battus.
  
Richard exprime donc sa sensibilité pour un tout petit label australien les Melba Recordings. Sa production s’articule toujours autour de ses passions, la musique de ballet et les raretés qu’il peut exhumer sous forme de récitals. Le dernier en date Cherry Ripe, est également le testament vocal de la cantatrice Deborah Riedel, disparue en janvier 2009. Un coup d’œil au programme nous permet de réaliser sa générosité en raretés et autre curiosité. Pour les intronisés, musicalement, on pourrait situer ce récital quelque part entre le «Carnaval» de Sumi Jo et l’opus «Home Sweet Home» de Dame Joan. Il nous faut néanmoins prévenir l’auditeur potentiel que le salon musical où Bonynge a enregistré ces pages, est toujours décoré des plus capiteux tapis persans, des porcelaines de Sèvres les plus détaillées et de lourdes tentures à fanfreluches et autre pompon dont Dame Joan n’aurait pas renié la manufacture. Plus sérieusement, les amateurs d’une certaine philologie interprétative, passeront d’urgence leur chemin, car s’ils ne sont pas mortellement blessés par le romantisme hérétique guettant derrière chaque demi-cadence, ils seront terrassés par les sandwiches au concombre et clafoutis aux cerises que la regrettée mais très british cantatrice leur servira à l’heure du thé à laquelle nous sommes conviés. Cela tombe très bien, nous adorons les tapis persans, les sandwiches au concombre et toutes formes d’hérésies surtout si elles sont défendues avec  autant d’enthousiasme pour ne pas dire d’amour. Car nous avouons délicieusement, que nous avons retiré énormément de plaisir de cet enregistrement et là, n’est-il pas l’essentiel ? Offrir une émotion ? Un choc interprétatif ? Révéler une personnalité hors normes ? Ou simplement offrir une heure de bonheur vocal vous confiant au passage une énergie positive ? C’est dans ce dernier cas de figure que nous nous trouvons. L’enregistrement fort bien réalisé en termes d’équilibre, de clarté et de mise en valeur sans tricherie de sa soliste, est une belle réussite. On y découvre ou redécouvre des thèmes ou des esthétiques nous éclairant sur le goût d’une époque. Bonynge est toujours l’aristocrate né que l’on connait depuis plus de 40 ans, même s’il ne résiste pas à afficher des pièces parfois un rien trop vocalisantes pour le lyrisme plus linéaire de Riedel, le chef ne lasse jamais, varie les éclairages, cisèle, au moyen de la très agréable surprise qu’est l’Arcadia Lane Orchestra. Riedel était un superbe soprano lyrique, typiquement d’école anglo-saxonne. De son illustre aînée Dame Joan, et cela ne fait injure, ni à l’une ni à l’autre, elle ne partage pas la formation belcantiste ou plus exactement, ses facilités virtuoses. Les emprunts ou les compositeurs influencés par l’école italienne, sont légions ici, et Richard a toujours adoré le répertoire colorature. Même si on note un effort louable pour ramener le répertoire vocalisant à des normes raisonnables pour la cantatrice, on la sent plus d’une fois à contre-emploi. A cela s’ajoute la dimension musicale des œuvres où la soprano se trouve parfois comme à l’étroit, si l’on examine un superbe gabarit vocal lyrique qui de toute évidence, devait déployer des trésors d’opulence dans des emplois comme Donna Elvira, Agathe, les héroïnes blondes de Wagner, …… A l’actif de la cantatrice, des qualités de timbre superbes, crémeux à souhait, une ligne souvent bien soutenue même si on remarque une baisse de tonus par rapport à ses enregistrements précédents (maladie déjà à l’œuvre ?), un engagement de tous les instants et une sincérité proprement désarmante. Au final, un disque inclassable, intemporel, s’adressant aux plus curieux (inconscients ?) d’entre-nous.

 

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