Trésors inestimables

Das Lied von der Erde

Par Juliette Buch | mar 28 Octobre 2008 | Imprimer
Qu’on le veuille ou non, les œuvres enregistrées, aussi bien en studio que sur le vif, par Kathleen Ferrier, resteront à jamais marquées par sa voix exceptionnelle et son interprétation bouleversante.
Mais il est clair également qu’il faut que les dites œuvres continuent à vivre, surtout lorsqu’il s’agit, comme celles-ci, d’authentiques chef-d’œuvres, soit grâce à des artistes encore parmi nous, comme Janet Baker(1), digne continuatrice de ce chant anglais si noble, si stylé et si musical, devenue après Ferrier la nouvelle « gardienne du temple », ou d’autres, encore en activité.
Ce qui fait la valeur du présent enregistrement, c’est qu’il illustre de manière quasiment exemplaire le talent de Janet Baker, artiste précieuse s’il en est, par la richesse de son timbre capiteux, l’ampleur de sa voix et les colorations infinies dont elle savait la parer, sans oublier son investissement, sa ferveur, son charisme et son éclectisme, oserait-on dire son humanisme ? Qualités qui firent d’elle une interprète inestimable, aussi bien de Cavalli, Haendel, Gluck, Mozart, Mahler, Schubert, Schumann, Brahms, que Britten, Elgar ou Berlioz, pour ne citer que ceux-là.
Pourtant, cette merveilleuse chanteuse se retira très tôt – à l’âge de quarante neuf ans - de la scène, animée par la même exigence que celle qui l’avait amenée à s’y produire. L’héritage discographique qu’elle nous laisse n’en a que plus de prix.
Dans Le chant de la Terre, œuvre pourtant emblématique de l’art de Kathleen Ferrier, Baker finit par se hisser quasiment au même niveau, de manière fort différente, certes, mais tout aussi captivante. Témoin sa première phrase dans « Der Einsame in Herbst » : « Herbstnebel wallen blaülich überm see »…(La vapeur bleue de l’automne s’étend sur le fleuve), si habitée, et son « Ewig, ewig » (Jamais, jamais) dans « Der Abschied », à la fois résigné et déchirant. Rarement, depuis la grande Kathleen, la délicatesse ambiguë de ces poèmes chinois traduits par Hans Bethge et revus par Mahler lui-même aura été rendue avec autant d’intensité.
D’autant plus que son partenaire, le formidable John Mitchinson, semble se jouer de la redoutable partie ténor et lui donne une autorité et un relief tout particuliers. Il est vrai que, bien qu’ayant à ses débuts, comme Janet Baker, fait partie de la Haendel Opera Society, il finira par chanter rien moins que Tristan et Peter Grimes.
C’est aussi l’occasion de confirmer, au cas où l’on en douterait, que Raymond Leppard était un grand chef, dans cette œuvre où, a priori, on ne l’attendait pas puisqu’il est surtout connu pour sa redécouverte du répertoire baroque à une époque où il n’était guère au goût du jour.
Sir Adrian Boult, qui dirigea Kathleen Ferrier dans son enregistrement Bach -Haendel, était par ailleurs un grand interprète de Brahms, comme en témoigne sa lecture de la Rhapsodie pour Contralto (une autre œuvre de prédilection de Ferrier), qui comme Le chant de la Terre, a pour thème l’expression de la mélancolie et du désespoir. Le poème de Goethe décrit la tristesse ressentie par un jeune homme à la lecture des Souffrances du Jeune Werther, et les strophes mises en musique par Brahms, son errance à travers un paysage hivernal désolé. Comme un autre Voyage d’hiver, en quelque sorte, apaisé par la prière finale du poète, demandant à Dieu d’apporter le réconfort au malheureux : ce « Ist auf deinem Psalter, Vater der Liebe », entonné à la fois comme une prière et une berceuse par la divine Janet.
Si l’on ajoute que les deux orchestres et le chœur d’hommes de la BBC sont largement au diapason de l’entreprise, on comprendra qu’il s’agit assurément d’un trésor, à posséder dans sa discothèque.
La visite du site Medici Arts vaut de toute façon le détour, car il recèle de nombreuses autres pépites(2).
Juliette Buch
(1) Janet Baker avait déjà interprété « Le Chant de la Terre » en 1975 avec Rudolf Kempe au pupitre (enregistrement paru dans la même collection).
(2) Petit bémol cependant : l’absence des textes et de leur traduction dans le fascicule de présentation, qu’il faut aller chercher sur le web, et qui, pour le disque en question, n’y figurent pas !

 

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