Délice du collectionneur: A écouter au coin du feu

Lieder (H. Wolf)

Par Marcel Quillévéré | dim 31 Janvier 2010 | Imprimer
Les éditions de La Dogana à Genève ont eu l’excellente idée de publier sous une forme originale (disques vinyles ou livres-disques) des récitals d'Angelika Kirschlager et de Bo Skovhus qu’ils ont enregistrés. Ce sont en soi de beaux objets car il s’agit de livres cartonnés, de très grande classe, qui invitent autant à la lecture qu’à l’écoute.
Outre ce récital d’Angelika Kirschlager, on peut aussi se procurer, par les mêmes interprètes, des Lieder de Schumann (dont L’Amour et la Vie d’une femme) et des Lieder de Mahler par le baryton Bo Skovhus, très à l’aise dans ce répertoire.  Il est accompagné, par le brillant pianiste (et chef d’orchestre depuis peu) Stefan Vladarqui accompagne certains lieder du Cor merveilleux de l’Enfant de manière si cristalline qu’on songe souvent à Bach. Les livres, en quelques courts textes bien écrits, racontent de manière attachante l’univers de chaque compositeur. Les traductions sont sensibles et fidèles, il y a une interview des interprètes et, pour les curieux, quelques notes passionnantes sur chaque Lied.
 
Edité en 2004, le récital d’Angelika Kirschlager, intitulé Le Tombeau d’Anacréon, titre emprunté au premier de ces 27 Lieder d’Hugo Wolf, a été enregistré du 26 au 29 août 2003 à Vienne avec le pianiste Helmut Deutsch. La jeune mezzo a composé son récital à partir des poètes qui ont inspiré Wolf. Laissez-vous guider par elle, c’est passionnant.
Il y a plusieurs années, la firme ARION avait orné un beau disque Wolf (Reinemann et Ivaldi) d’un crépuscule doré d’Egon Schiele. On retrouve ici cette même atmosphère, avec aussi - Wolf oblige - ces errances sous la lune, astre blafard ouvert vers tous les au-delà. La mezzo-soprano chante Wolf avec naturel et fraîcheur. Cet univers semble lui être simplement familier. Aucune affectation : elle laisse les mots dire ce qu’ils ont à dire sans rien souligner et c’est ce qui fait l’émotion de son interprétation. La voix est jeune, claire, avec presque une couleur de soprano. Ceux qui ne jureraient que par l’enregistrement, à Salzbourg, de Schwarzkopf accompagnée par Furtwängler seront sûrement désarçonnés, voire déçus, par cette simplicité, cette verdeur parfois, et, surtout, par cette personnalité sans aucun fard qui va droit à l’émotion du texte et du chant.
Le récital commence, au sommet, par les poèmes de Goethe. Le Tombeau d’Anacréon campe aussitôt l’atmosphère. Helmut Deutsch traduit à merveille le climat serein « langsam und ruhig » voulu par Wolf et qui donne bien la tonalité de tout le récital. Les Lieder de Mignon, chef d’oeuvres absolus, sont chantés avec cet élan jeune et sans apprêt, qui est l’esprit même de Wilhelm Meister. Kirschlager interprète de manière très inspirée le texte fragmenté du deuxième Lied où la voix devient inquiétude, soupir, désir, sur le chromatisme haletant du piano qu’Helmut Deutsch soutient d’un souffle très lyrique. Ecoutez aussi le troisième Lied de Mignon où Deutsch, dès le début, semble invoquer le  Leiermann  de Schubert. Les deux artistes sont en totale harmonie. C’est tout à fait poignant. Et puis il y a des œuvres moins connues comme ces poèmes de Byron, en particulier le  Sommeil des Insomniaques  où la voix de la mezzo fait merveille, les poèmes du poète suisse Gottfried Keller où le badinage de la jeune fille nous mène à cette Promenade sous la lune, « si froide  et si lointaine » d’une poésie où naïveté rime avec maturité et sagesse. Là aussi, pas de pathos, mais une épure bouleversante. Et puis, contraste : elle retrouve la merveilleuse chanteuse d’opéra qu’elle est, et le théâtre retrouve ses droits dans Tzigane  d’Eichendorff où Wolf est expressionniste avant l’heure. L’enregistrement s’achève par les Lieder plus connus, et tout aussi merveilleux, sur des poèmes de Mörike. Comme le sublime Im Frühling où, le poète, couché sur la colline, songe à l’amour, à la vie, sur ce rythme de berceuse composé par Wolf, jusqu’à l’arrivée du crépuscule (de cette vie même ?) qui est aussi doré que la nostalgie et les souvenirs. Helmut Deutsch et Angelika Kirschlager y sont souverains. La jeune mezzo-soprano rejoint la grande tradition viennoise de grandes chanteuses de Lieder comme Elisabeth Schumann. Un beau cadeau, donc, à se faire ou à faire à tous les amoureux d’Hugo Wolf.
 
Marcel Quillévéré
 
 

 

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