Le poète parle

Demi-jours

Par Laurent Bury | mar 01 Décembre 2015 | Imprimer

Le public français connaît la personnalité hors-norme de Mario Hacquard. Après avoir suivi l’enseignement des plus grands à l’Ecole d’art lyrique de l’Opéra de Paris (Jacques Jansen, Gabriel Bacquier, Elisabeth Grümmer, Rita Streich…), et en parallèle avec une belle carrière sur les scènes lyriques, le baryton s’est beaucoup intéressé à la mélodie française, à travers les compositeurs les plus rarement interprétés. Après avoir enregistré les œuvres d’Emmanuel de Fonscolombe, d’André Gedalge ou de Daniel-Lesur, Mario Hacquard revient au cœur du répertoire, avec les plus chantés des compositeurs, en tout cas pour deux des trois ici présents. Jean Cras reste en effet négligé malgré les efforts louables de différents labels, Timpani en particulier. Entre deux groupes de mélodies de Reynaldo Hahn et de Gabriel Fauré, les Trois chansons bretonnes, composées en 1932 sur des textes de Cras lui-même, apportent une touche d’inconnu au milieu de ce programme (enfin, de presque inconnu, puisqu’elles figuraient sur le disque enregistré en 1998 chez Maguelone par Christophe Crapez et quelques autres artistes).

Pour Reynaldo Hahn, quatre des Etudes latines précèdent une sélection où le plus connu (« Quand je fus pris au pavillon », « Trois jours de vendange ») côtoie le moins rebattu, comme le superbe « Paysage ». De Fauré, la célèbre Pavane pour piano à quatre mains fait office de transition (la pianiste Claude Collet, très mise en avant par la prise de son, était ici rejointe par Véronique Briel), avant neuf plages associant des tubes comme « Chanson d’amour » et « Clair de lune » à des mélodies un peu plus recherchées. Mais quelle étrange idée d’inclure ici le « Pie Jesu » du Requiem, qui n’a rien d’une mélodie, et qui est destiné à tout sauf à une voix de baryton, si légère soit-elle !

Venons-en d’ailleurs à cette voix et à sa façon d’interpréter cette musique. Est-ce à sa formation initiale en chant grégorien et à son goût pour la musique médiévale que le baryton doit sa technique si particulière ? Est-ce d’avoir enregistré un disque consacré aux chansons 1900 de Paul Delmet qui le pousse à susurrer ici comme un chanteur de charme de la Belle-Epoque ? Il ne s’agit pas seulement d’une question d’articulation, de diction (ne rallumons pas l’éternelle querelle du R roulé ou grasseyé), mais aussi de placement même de la voix. Très souvent, la frontière entre le chanté et le parlé paraît infiniment ténue, comme si l’on écoutait un interlocuteur dans une conversation courante ; quand la voix doit se faire plus timbrée, pour passer par-dessus un piano soudain plus éloquent, cela crée comme une rupture, et plus encore si c’est simplement pour émettre une note plus grave au milieu d’une phrase déclamée par ailleurs. Mario Hacquard chanterait-il de la même manière devant un public, dans une grande salle, ou réserve-t-il ce style à l’intimité du studio ? Ce disque propose une approche qui ne manque pas d’atouts, notamment l’immédiateté avec laquelle elle permet d’entrer dans ces poèmes, mais tout le monde ne sera pas forcément sensible à cette façon-là de parler/chanter.

 

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