Dernière folie Donizettienne

Linda di Chamounix

Par Yonel Buldrini | mar 24 Mai 2011 | Imprimer
Opera Rara nous a habitués à une manière scrupuleuse d’exécuter les partitions, ajoutant souvent en appendice les variantes apportées par les compositeurs. On est donc surpris de découvrir ici un panachage des versions de Linda di Chamounix, sans appendices ! On ose couper la romanza que Pierotto chante hors scène, ajoutée par Donizetti dans sa révision pour Paris —une première dans la discographie ! — mais on conserve en revanche l’air d’entrée de Linda, composé pour la même occasion (et devenu il est vrai le passage le plus connu de l’opéra). On ignore hélas la mystérieuse romance du ténor originelle « Deh ! Non chiamarmi barbaro », abandonnée par Donizetti peu avant la première, et dont le festival de Caramoor-New York assura en 2007 la création vraisemblable. On se permet de déroger au précepte sacré anti-coupures de la firme, en émasculant la reprise de la stretta finale du duo Linda-Carlo au deuxième acte. Mais on se fait quelque peu pardonner en exécutant la moitié de l’air de folie écartée par Donizetti dans la version parisienne. Et d’autant mieux qu’on ne l’ajoute pas en appendice, mais que l’on choisit de réinsérer la superbe cavatine larghetto « Nel silenzio della sera », à sa place, juste avant la cabalette finale, seule connue jusqu’ici comme air de folie. Point n’est ici le lieu de débattre des raisons ayant poussé Donizetti à éliminer cette cavatine (étant par ailleurs le seul lien avec l’ouverture qui la cite dès son début !), mais il était indispensable de la redécouvrir (ce que fit le festival de Caramoor) et de la diffuser, ce qui est devenu possible grâce à Opera Rara.
 
La question d’ordre philologique se devait d’être posée, et d’autant plus à présent qu’une édition critique de Linda di Chamounix a établi toutes les variantes apportées par le Maestro Donizetti. On peut maintenant considérer l’interprétation du plus abouti des opéras appartenant au genre « semiserio ».
 
Il nous semble logique de citer en premier le « maestro concertatore e direttore », Sir Mark Elder, pour reprendre la formule encore en usage à la RAI, tant il porte la responsabilité de cette belle réussite d’ensemble. Sa conduite est en effet attentive à chaque détail de l’orchestration particulièrement aboutie que Donizetti voulut pour les Viennois. L’ouverture notamment, offre d’emblée une direction exemplaire, libérée de la « sécheresse carrée » alla tedesca, aussi bien que de désastreuses vélocités folles que l’on a pu entendre ces dernières années. Elle se montre ainsi merveilleusement équilibrée entre nervosité, brillant et poésie. Cette étonnante vitalité a de quoi étonner pour un opéra musicalement si poétique, dans la tendresse comme dans l’ironie. Sir Mark Elder choisit de donner une lecture, certes attendrie quand il le faut, mais serrée, nerveuse, colorée et dramatique, se montrant curieusement un peu lourd ou trop appuyé seulement une fois (dans le choeur d’introduction du troisième acte). Une telle coloration n’avait ainsi été donnée que par le Maestro Daniele Gatti, alors à ses débuts, dans une coproduction lombarde (Milan-Bergame-Crémone) de 1988. La qualité intrinsèque des forces du Royal Opera House resplendit sous la conduite du Maestro Elder, et particulièrement les sonorités chaleureuses et sympathiques de l’orchestre : jamais, dans aucune reprise documentée de l’opéra, les cuivres ne sonnèrent comme à Covent Garden !
 
Eglise Gutiérrez est une voix somptueuse à tous points de vue, et nous donne ici une Linda de « velours et soie » (pour paraphraser le titre de la superbe valse de Ziehrer). Jamais une stridence, et jusqu’au suraigu, le timbre demeure velouté et rond !   En contrepartie, l’interprète se montre tellement attentive à sa ligne de chant —apparemment infaillible— qu’elle en oublie de faire vibrer théâtralement son personnage. La qualité devient alors presque un défaut : une égalité immuable de timbre et de chant, contrastant notamment d’autant plus avec un orchestre qui, lui, vrombit, sursaute, souligne, colore… Il ne faut pas oublier que la « Donizetti-Renaissance » exista quand des Maria Callas, Leyla Gencer et suivantes, démontrèrent combien cette musique n’était pas que beau chant, mais une musique passionnément expressive et dramatique. Le miracle se produit pourtant dans la cabalette finale : l’intensité de l’écriture donizettienne, variant du grave à l’aigu et alternant génialement caresse et déchirement, force l’interprète à une caractérisation, dans toute la plénitude de sa voix.
 
La difficulté de distribuer le ténor romantique de Donizetti (et Bellini) est connue car il faut un timbre consistant mais capable d’agilité. Recourir au brillant ténor rossinien possédant surtout cette dernière qualité, s’avère une erreur… et l’on préfère ne pas penser que le Liceu de Barcelone ait appelé pour sa production de Linda, un Juan Diego Florez certes valeureux interprète, mais insuffisant pour donner la consistance romantique passionnée au personnage. Le timbre de Stephen Costello est un peu mince lui-aussi, mais surtout manque de chaleur, que l’artiste compense heureusement par celle de son chant, à la fois vibrant et élégant, (avec même le recours aux fameux coups de glotte !). On est également gêné par quelques défauts dans sa prononciation italienne à améliorer.
 
La France a son baryton “grand-seigneur” ! Ludovic Tézier se révèle effet un superbe Antonio Loustolot, le velours de son timbre si uni et chaleureux n’ayant d’égal que la morbidezza : la souplesse exemplaire de sa ligne de chant. Revers de la médaille, si l’on peut dire, il se montre peu mordant dans les moments amers comme lors de la terrible invective « Perchè siam nati poveri, (con forza) / Ci credan senza onor ! »1, ou dans les moments dramatiques comme dans le finale II°. Il n’en est pas moins l’un des plus beaux Antonio, pouvant figurer aux côtés de Renato Bruson et de Giuseppe Taddei. Un autre avantage est à souligner, tout à l’honneur de l’Artiste, sa maîtrise de la prononciation italienne, quand on sait la difficulté particulière qu’ont ses compatriotes face à une langue pourtant cousine du français.
Le Pierotto chaleureux et élégant de Marianna Pizzolato, à la belle voix ample et lumineuse, chose rare pour un mezzo-soprano, nous fait plus encore regretter la coupure de sa Romanza d’entrée, et nous révèle ici une interprète semblant idéale pour ces rôles de travestis abondant dans l’opéra romantique italien.
Alessandro Corbelli demeure le poète des personnages bouffes ou truculents de l’opéra italien, constamment mesuré, dans le comique comme dans l’ironie, et offrant toujours une ligne de chant à la fois élégante et expressive. Le Prefetto de Bálint Szabó possède l’autorité et la gravité (dans les deux sens du terme) que l’on attend dans ce rôle majestueux mais profondément humain.
Elizabeth Sikora est une Maddalena correcte, pour une fois non sacrifiée à une voix aigre ou laide. Parmi les autres personnages secondaires, l’Intendant de la marquise di Sirval, Luciano Botelho, se montre à la hauteur, mais ce n’est pas toujours le cas des Savoyards-comprimari dotés de répliques solistes (au moment de leur retour au début du troisième acte), péchant par la consistance de la voix ou dans la prononciation de l’italien.
 
Quant à l’ambiance « live », il n’en reste que la motivation théorique du chanteur face à un public et non au seul micro, car la présence des spectateurs, habilement gommée (ou suspendue comme dans les shows télévisés commandant les battements de mains !), ne se détecte que lors d’un unique applaudissement final.
 
Une Linda du Chamounix qui, sans balayer les autres interprétations, compte dans la discographie.
 
Yonel Buldrini
 
 
1 « Parce que nous sommes nés pauvres, (avec force) / Ils nous croient sans honneur ! », duo avec le Prefetto, acte I.
 

 

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