Un enlèvement qui ravit

Die Entführung aus dem Serail

Par Dominique Joucken | lun 20 Juillet 2015 | Imprimer

Inusable Deutsche Grammophon ! La marque au cartouche jaune fait les délices des mélomanes depuis 1898, et elle a accueilli depuis cette époque presque tous les grands noms de la musique classique. Rescapée à grand peine de la crise du disque, elle a certes dû diversifier son offre (et offrir un peu trop de cross-over aux yeux des puristes), mais elle continue à se lancer dans des projets de prestige, dont l’intégrale des grands opéras de Mozart par Yannick Nézet-Séguin. Cet Enlèvement au sérail est le dernier-né de la série. Les stratèges de la maison hambourgeoise n’ont visiblement pas dit leur dernier mot.

Enregistrer L’enlèvement est un double défi. D’abord affronter une discographie pléthorique (plus de 60 versions) qui, si elle compte peu de réussites totales, offre quand même quelques pépites : Krips, Solti et Harnoncourt, le tiercé gagnant dans cette œuvre. Ensuite, pour des oreilles contemporaines, le mélange musique et dialogues parlés est difficile à faire vivre et à rendre naturel, surtout lorsque les distributions sont internationales comme il est de coutume en 2015. Malgré ces écueils, la version de Yannick Nézet-Séguin est une réussite totale, et s’inscrit durablement dans la discographie moderne de l’ouvrage. On n’est pas tout-à-fait au niveau des grands anciens cités précédemment, mais on s’en rapproche sensiblement. Grand artisan de ce succès, le chef canadien décroche enfin ses galons de chef mozartien. Ses versions de Don Giovanni et de Cosi fan tutte avaient provoqué la polémique, mais ici, on ne voit guère ce qu’il y aurait à redire. Il parvient à résoudre la quadrature du cercle à l’opéra, qui est d’enflammer l’action tout en tenant, et de quelle manière, la ligne musicale. Tout s’écoule avec fluidité et naturel, dans des tempi rapides, et la perfection de la mise en place n’est jamais prise en défaut. La baguette sait s’alanguir juste autant qu’il faut pour mettre en valeur la délicatesse des bois du Chamber Orchestra of Europe. « Ich baue ganz auf deine Stärke » est un très bel exemple de ce mélange vie dramatique/raffinement musical, mais on pourrait multiplier les citations. Un vrai chef d’opéra est né lors des sessions d’enregistrement, et on attend de lui de grandes choses dans les années à venir, en espérant seulement que le répertoire symphonique ne le « mangera » pas entièrement.

Du côté des chanteurs, les surprises sont aussi nombreuses. Rolando Villazon est un défi pour le critique musical. L’inégalité de ses prestations met le chroniqueur mal à l’aise. Le ténor peut brûler les planches et nous faire entrer en lévitation opératique, comme il peut sembler perdu et effacé dans des rôles où il s’ennuie et nous ennuie. Mozart allait-il lui convenir ? Oui, en tous cas son Belmonte est à marquer d’une pierre blanche. Santé vocale éclatante, allemand impeccable (encore qu’exotique à la façon d’un Domingo), investissement dramatique, tenue de la ligne, souffle infini, aisance dans les vocalises … Rien ne manque. Diane Damrau est elle aussi excellente et très à l’aise dans l’écriture colorature de son rôle. Elle nous a habitués à cette perfection technique. Ce qui est plus étonnant, c’est le feu dont semble se consumer sa Konstanze. De la part d’une artiste qu’on a connue parfois placide, les touches d’émotion qu’elle met dans ses airs sont autant d’heureuses découvertes. On sent concrètement la femme déchirée entre la fidélité à son fiancé et l’affection sincère que lui inspire le Pacha aux manières délicates. Au même niveau d’excellence, le Osmin de Franz-Josef Selig, que ses graves abyssaux prédestinaient au rôle. Une mise en garde, cependant : ceux qui voient dans le gardien du harem un personnage comique en seront pour leurs frais. Tout est chanté ici avec noblesse et onction, aucune note n’est criée ou escamotée ; la partition de Mozart est géniale dans sa totalité, et Selig veut hisser sa partie au niveau des plus sublimes airs de concert. On adhère à cette démarche à 100%, mais elle s’inscrit à rebours de pas mal de traditions.

Il y a moins à dire du couple Pedrillo-Blondchen. Non que Paul Schweinester ou Anna Prohaska déméritent, mais leurs prestations sont dans la ligne de ce qu’on connaissait d’eux. Tout au plus regrettera-t-on pour lui un léger manque de caractérisation. Thomas Quasthoff fait ce qu’il peut avec ce qu’on lui a laissé de texte. Les chœurs sont impeccables dans leurs brèves interventions, et la prise de son nous rappelle que les Studios Berliner comptent encore de grands maîtres, capables de rendre les voix proches sans qu’elles ne soient agressives, tout en ménageant un tapis orchestral d’un raffinement enivrant. Au total, un des plus beaux coffrets Mozart de l’époque moderne, à acquérir d’urgence. On attend avec impatience les prochaines Noces de Figaro et Flûte enchantée.

 

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