C'est de la bombe

Doctor Atomic

Par Laurent Bury | ven 17 Août 2018 | Imprimer

Au risque de se répéter, il faut bien le redire : c’est miracle que John Adams parvienne encore à composer une musique d’une telle qualité malgré l’inconsistance des livrets que lui soumet Peter Sellars. Ces collages de citations sont si dénués de force dramatique qu’il ne faut pas s’étonner si les œuvres scéniques d’Adams ne produisent pas tout l’impact qu’elles pourraient avoir. Malgré tout, si Doctor Atomic – première mondiale à San Francisco en octobre 2005, création française à Strasbourg en mai 2014 – a des chances de s’imposer aux côtés de Nixon in China et de The Death of Klinghoffer, c’est peut-être grâce aux scènes où, par bonheur, les protagonistes sont réunis en de véritables dialogues. Faire chanter aux personnages des poèmes empruntés ici et là, cela peut fonctionner pour introduire une pause dans le déroulement de l’intrigue, mais rarement davantage ; les premiers instants de Doctor Atomic pâtissent un peu de ce travers, mais par chance la scène 3 est portée par un souffle théâtral qui rend aussi la musique tout à coup bien plus mouvementée. Le deuxième acte, de longueur identique au premier, lui répond de manière assez symétrique, puisqu’il se termine comme l’opéra avait commencé, avec une ultime scène plongée dans un climat de relative torpeur, en évitant toute tentative trop réaliste d'évocation sonore du premier essai atomique en juillet 1945.

Jusqu’ici, Doctor Atomic avait été particulièrement bien servi en vidéo, avec déjà deux DVD : chez Opus Arte, la production signée Peter Sellars pour la création mondiale, mais filmée en 2007 à Amsterdam ; chez Sony, le spectacle commandé par le Met à Penny Woolcock en 2011. Autant le dire, ni l’un ni l’autre de ces deux spectacles n’avait en son temps totalement convaincu, l’œuvre s’avérant difficile à animer d’une authentique vie scénique, compte tenu des remarques formulées plus haut au sujet du livret. Peut-être finalement la version de concert est-elle un bon choix, et c’est à l’occasion d’une telle interprétation à Londres en 2017 qu’a pu être réalisé le disque publié par Nonesuch, label associé de longue date à John Adams. Les deux concerts d’avril 2017 ayant été immédiatement précédés d’une semaine d’enregistrement en studio, il est difficile de déterminer d’où vient exactement tout ce que l’on entend sur le disque. Contrairement aux deux DVD, c’est ici le compositeur en personne qui dirige l’orchestre et les chœurs de la BBC ; son récent passage à la Philharmonie de Paris en décembre 2016, pour El Niño, a montré que John Adams dirigeait fort bien ses propres œuvres. En l’absence de tout accompagnement visuel, la musique de Doctor Atomic se déploie ici avec toute la force d’une partition déjà « classique », au sens où elle semble s’être affranchie de toute mode pour exploiter toutes les ressources utilisables.

Une fois de plus, comme à la création en 2005 et comme pour les deux DVD disponibles, Robert Oppenheimer a ici la voix de Gerald Finley : douze ans après la première, bien des prises de rôle se sont ajoutées (Guillaume Tell, Hans Sachs…), mais sans que la voix du baryton canadien ne perde rien de sa souplesse élancée. Le personnage a trouvé son interprète d’élection, dont les couleurs contrastent parfaitement avec les deux autres grands rôles masculins. Avec le général Groves, le baryton Aubrey Allicock hérite d’un rôle dont les incursions dans les extrêmes de la tessiture rappellent un peu ce que John Adams faisait jadis chanter à son Mao ténor dans Nixon in China ; les aspects comiques du personnage, ici peu mis en évidence, ont peut-être besoin de la scène pour être plus sensibles. Inoubliable en Claggart dans Billy Budd, Brindley Sherratt confirme une fois de plus, dans le rôle de Teller, qu’il est l’une des meilleures basses britanniques du moment ; ce n’est pas un hasard s’il cumule cet été Ochs et Arkel au festival de Glyndebourne. En Wilson, Andrew Staples apporte le contraste de sa voix claire dans les deux scènes où il intervient. Du côté des voix féminines, Jennifer Johnston prête une belle densité à la servante Pasqualita. Julia Bullock s’avère assez idéale dans un rôle qu’elle chante d’ailleurs en ce moment à l’Opéra de Santa Fe et qui, sans atteindre la virtuosité hystérique de Madame Mao, n’en exige pas moins de brusque sauts vers l’aigu, qui ont dû rendre le rôle particulièrement difficile pour les mezzos qui s’y sont risquées. La soprano fait désormais partie de l'équipe Adams-Sellars, puisqu'on la retrouvera en février prochain à Amsterdam dans Girls of the Golden West​. 

 

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