Feliz (re-)Navidad

El Niño - Paris (Philharmonie)

Par Laurent Bury | dim 11 Décembre 2016 | Imprimer

Seize ans après sa création au Théâtre du Châtelet, El Niño de John Adams revient à Paris, en partie dé-sellarsisé. En partie, car il s’agit cette fois d’une version de concert, sans spectacle, sans même une de ces « ritualisations » dont Peter Sellars a désormais le secret. De Sellars persiste néanmoins l’influence sur le livret même, ce collage de citations bibliques et apocryphes où l’on a fait entrer, un peu au chausse-pied, des textes en espagnol, politiques ou mystiques, dont il n’est pas défendu de penser que, tout en donnant son titre à l’œuvre, ils reflètent surtout les obsessions d’alors du metteur en scène et entravent parfois le déroulement de cet « oratorio de la nativité ». Il s’agit là clairement d’un choix du metteur en scène, alors que le compositeur souhaitait pour sa part agir humblement, en artisan, et donner à sa partition « une qualité médiévale », un peu comme Berlioz avait voulu faire croire que L’Enfance du Christ relevait de la musique ancienne.

Là où ce divin enfant connaissait comme une seconde naissance, c’est dans le renouvellement partiel de ses effectifs, opération particulièrement délicate dans la mesure où les créateurs, immortalisés par un CD et par un DVD, faisaient partie d’une certaine « bande à Sellars » : Dawn Upshaw, à jamais associée au Saint-François d’Assise de Salzbourg et Paris (quand on voit « Dawn Air » parmi les numéros d’El Niño, on croit même qu’il s’agit d’une aria taillée sur mesure pour la soprano, alors que c’est en fait un « air de l’aube »), Lorraine Hunt, présente dès le Giulio Cesare de 1985, ou Willard White qui, lui, continue à participer à l’aventure Sellars.

Tout comme ses consœurs, William White est malgré tout remplacé, mais par une basse également africaine-américaine, Davóne Tines, voix richement timbrée, et utilisée avec une belle intelligence du texte, chanteur vu récemment dans un Œdipus Rex à Lisbonne et sellarsisé par sa participation à Only the Sounds Remains de Kaija Saariaho. Pour les interventions de la mezzo, force est de répéter, au risque de radoter, que nul ne se substituera jamais à Lorraine Hunt, mais c’est un choix habile que d’avoir fait appel à Jennifer Johnson Cano, dont la voix souple et moirée se glisse sans difficulté dans le rôle créé par sa défunte compatriote. Repérée dans de petits rôles au Met, cette jeune artiste possède de solides atouts pour faire carrière. Quant à la soprano, Joélle Harvey réussit le prodige de nous faire (presque) oublier Dawn Upshaw, en imposant sa propre incarnation par la lumière de son timbre argentin et par sa personnalité radieuse.

Pour les trois contre-ténors, c’est plus simple, car d’eux d’entre eux (Daniel Bubeck et Brian Cummings) sont de retour, seize ans après, Nathan Medley étant le nouveau-venu. L’alliage des trois voix n’est pourtant pas toujours aussi suave qu’elle pourrait l’être, surtout dans la première partie. Et pour le chef, partant de l’excellent principe que l’on n’est jamais si bien servi que par soi-même, John Adams en personne avait repris la baguette que tenait Kent Nagano en décembre 2000. Sous sa direction, le London Symphony Orchestra manifeste un dynamisme appréciable, avec un résultat plus énergique peut-être qu’à la création, et fait valoir dans ses différents pupitres les mille couleurs de cette partition bigarrée. Le London Symphony Chorus apporte toute la force de ses effectifs nombreux, encore complétés à la toute fin de l’œuvre par l’entrée de la Maîtrise de Radio France. De quoi fêter en beauté le compositeur de Nixon in China, honoré par la Philharmonie de Paris durant tout ce week-end.

 

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