Ernest et Berthe

Geneviève

Par Laurent Bury | ven 07 Décembre 2018 | Imprimer

Vous admirez Ernest Blanc au point de vous être procuré l’intégrale des Cloches de Corneville dans laquelle il chante le rôle du marquis Henri ? Dans ce cas-là, n’hésitez pas : par rapport à l’immense stature de ce baryton au sein de l’école française du chant, les enregistrements seront toujours trop peu nombreux pour qu’on laisse passer ce témoignage de son art. Dans ce concert radiophonique proposant une version traduite dans notre langue de la rare Genoveva de Schumann, Ernest Blanc, l’un des quelques artistes français à s’être illustré à Bayreuth, tient le rôle de… Siegfried ! En 1956, il n’avait pas encore gravi la Colline sacrée (son premier Telramund viendrait deux ans plus tard), mais les débuts à l’Opéra de Paris avaient eu lieu, et cet artiste âgé d’à peine 33 ans se révèle déjà dans toute sa majesté.  Ah, évidemment, ce n’est pas lui que l’on entend le plus (puisque son personnage part pour la croisade au premier acte et n’en revient qu’au troisième), mais il a quand même de fort belles scènes, avec airs et duos.

L’héroïne de cet opéra est confiée à une chanteuse dont les jeunes générations risquent fort de ne jamais avoir entendu le nom, et qui fut pourtant l’une meilleures artistes françaises de son temps. Certes, Berthe Monmart ne fit pas une immense carrière internationale, et son portrait ne fut pas reproduit dans les magazines sur papier glacé : ce n’en fut pas moins une voix admirable, qui ne s’illustra pas seulement dans le répertoire national (superbe Louise, excellente Pénélope), mais aussi dans les plus grandes œuvres des compositeurs étrangers. A qui voudrait connaître son talent, on ne saurait trop conseiller de se tourner vers le catalogue du label Malibran, sans lequel il ne serait plus guère possible d’écouter Berthe Monmart. Le personnage pudique de Geneviève de Brabant lui convient à merveille, et l’on regrette que Schumann n’ait pas accordé à son héroïne des airs plus ambitieux.

A signaler, le disque offre en complément de programme, quatre airs qui figuraient déjà dans le volume Malibran consacré à la soprano dans « La Troupe de l’Opéra de Paris » : un « Divinité du Styx » gâché par un raccord brutal en milieu d’air, un superbe « Abscheulicher » en français, un « Océan ! » d’Obéron parfaitement maîtrisé, et un premier air d’Agathe du Freischütz que la saturation des aigus rend un peu délicat à écouter, mais où Berthe Monmart montre quelle grande artiste elle fut, à une époque où la France ne manquaient pas de grandes voix. La preuve, s’il en fallait une : on entend, dans des minuscules rôles anonymes, rien moins qu’Andrée Esposito, Nadine Sautereau ou le plus beau Pelléas du disque, Jean Mollien (passons sur Joseph Peyron, infatigable déchiffreur dont le timbre n’avait hélas rien de bien suave).

Dans cette Geneviève, on entend aussi le ténor Jean Giraudeau, qui fait preuve ici de la plus grande discipline pour conférer à son chant cette dignité qui n’était pas toujours son fort, l’accent parigot s’imposant toujours un peu dans sa diction. Les allègements auxquels il recourt dans l’aigu contribuent pour beaucoup à la qualité de son interprétation du perfide Golo. Mezzo à la voix ferme et expressive, Gisèle Desmoutiers est une Marguerite très présente, et l’on retrouve dans le reste de la distribution les piliers habituels des concerts radiophoniques : Pierre Froumenty, puissant Hidulfus, André Vessières, ou Lucien Lovano. Animé d’une certaine conviction, le chœur de la RTF livre une prestation très correcte.

Pour le centenaire de la mort de Schumann, la RTF proposa l’habile adaptation française due au compositeur Gustave Samazeuilh, également traducteur de Tristan et Isolde. Prix de Rome 1930, élève de Dukas et de Philippe Gaubert, Tony Aubin était un chef très respectable, qui dirige avec beaucoup d’énergie une partition dont la force dramatique n’est pas toujours le principal atout (et les coupures imposées n’arrangent rien : voir notamment celles qui amputent le troisième acte).

 

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