Les confidences de Ruby

Handel's last prima donna - Giulia Frasi in London

Par Bernard Schreuders | dim 13 Janvier 2019 | Imprimer

La dernière prima donna de Haendel ? Si peu, en vérité ! D’abord parce que Giulia Frasi n’a guère chanté dans les opéras du Saxon, se limitant, pour l’essentiel, à Tassile et à Cleone (reprises d’Alessandro en 1743 et 1747), deux personnages… en pantalon. Elle a surtout créé plusieurs héroïnes d’oratorios et non des moindres : les deux reines de Salomon, les rôles-titres de Susanna et Theodora ainsi que Iphis dans Jephta. A lire le témoignage de l’indispensable Burney, nous dirions même qu’elle n’avait absolument rien en commun avec les reines du bel canto engagées par Haendel : « elle a une voix douce et claire, un style de chant suave et chaste, bien que froid et sans passion, qui plut aux oreilles naturelles et échappa à la censure des critiques. »

Qui d’autre que Ruby Hughes aurait pu lui rendre hommage ? Le soprano gallois, que nous avons découvert chez Dowland avec Thomas Dunford, semble incarner un paradoxe : celui d’une cantatrice introvertie. Disons-le d’emblée, personne ne devrait rester indifférent à sa prestation, elle devrait même susciter des réactions vivement contrastées. Les uns se laisseront charmer et chavireront avec délice, les autres s’ennuieront ferme, d’aucuns pourraient même souffrir le martyre – diabétiques et neurasthéniques s’abstenir… Car au-delà des limites, flagrantes, de la vocalité, tant de morbidezza, d’innocence et de pureté ne sont vraiment pas à mettre entre toutes les oreilles. Quant aux dépressifs, ils éviteront ce portrait trop fidèle d’une interprète qui, manifestement, excellait dans les rôles de femmes blessées ou sacrifiées, affichant souvent une résignation quasi masochiste devant le malheur.  

D’emblée, l’air de Susanna (Crystal streams in murmurs flowing) déroute par sa langueur et son étirement. Ruby Hughes murmure, sagement, scrupuleusement devrions-nous écrire tant elle paraît timorée : Andante larghetto e mezzo piano mentionne la partition ; soit, mais le bruissement des cordes paraît si régulier et dépourvu de naturel… Et ce n’est pas l’exquis cantabile de Ciampi, emprunté à son Adriana in Siria et livré ici en première mondiale, qui va nous arracher à la torpeur où vient de nous plonger Haendel. Certes, bien des programmes de récitals alternent de manière trop systématique mouvements lents et vifs, mais sans tomber dans ce travers, il doit être possible de varier les climats, les humeurs. A écouter les rares incursions de l’artiste sur le terrain de la virtuosité, la flexibilité de Giulia Frasi n’avait rien d’extraordinaire, or, c’est manifestement encore trop pour l’instrument de Ruby Hughes : les sauts de registre de Camilla chez Ciampi (Il trionfo di Camilla) surexposent un aigu très acide et un bas médium éteint, les vocalises d’Eltruda chez Arne (Alfred) manquent cruellement de nerf et s’avèrent si laborieuses que nous accueillons avec soulagement la sinfonia de Theodora

En revanche, la plainte d’Arbaces (Artaxerses d’Arneet le splendide récitatif accompagné d’Eve (Paradise Lost de John Christopher Smith), autre joyau édité par David Vickers et dont la redécouverte est à porter au crédit de cet enregistrement, conviennent nettement mieux aux moyens de la chanteuse et la sensibilité de la musicienne s’épanouit, nous inclinant même à reconsidérer ce que nous avons peut-être pris trop vite pour une réserve excessive doublée d’un manque d’imagination. De l’introversion à l’intériorité, le raccourci peut être rapide et la distinction, affaire de perception, de subjectivité. Et de nous rappeler le Purcell habité, poétique mais pudique aussi de Ruby Hughes qui nous avait intimement touché en concert. Ecouter un tel disque d’une traite n’est certainement pas une bonne idée, il exige trop de concentration, de disponibilité, d’intimité, précisément. Cette fois, les transitions sont fluides, voire idéales entre l’agonie d’Eve et le merveilleux Sommeil tiré de la Rebecca de Smith, nimbé de bassons et de hautbois, comme entre la prière de Theodora et le larghetto en fa mineur de Philip Hayes (extrait de Telemachus) sur son tapis de cordes en sourdines, environnement idoine pour écouter les confidences de Ruby. Derechef, certains apprécieront sa simplicité là où d’autres épingleront une désespérante mollesse, sinon de la mièvrerie. Cependant, tous pourraient bien se laisser émouvoir par la désarmante fragilité d’Iphis (Jephta). Dans sa préface, Ruby Hughes présente Laurence Cummings comme son mentor et ils ont de toute évidence développé une étroite connivence. Sous sa conduite, l’Orchestra of the Age of Enlightenment porte et soutient la soliste avec une délicatesse de chaque instant, les micros de Jonathan Cooper ne perdant rien des plus infimes nuances du chant. 

 

 

 

 

 

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