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Humperdinck, Hänsel und Gretel

Par Dominique Joucken | lun 11 Décembre 2017 | Imprimer

Bayreuth, été 1882. Wagner supervise les répétitions en vue de la création de son Parsifal. Alors que Hermann Levi dirige la transition entre le premier et le second tableau de l’acte I, le compositeur se rend compte que son interlude orchestral est trop court pour permettre le changement de décor. Catastrophe ! Tout s’arrête, les gens se regardent, personne n’ose prendre la parole. Un pesant silence envahit le Festspielhaus. Un tout jeune homme lève le doigt. Il a 27 ans, fréquente assidument la villa Wahnfried, et Wagner le considère comme son élève. Il se propose d’écrire les mesures manquantes. Il se met au travail le soir même et apporte la partition au maître en courant le lendemain matin. Wagner est stupéfait : non seulement tout tombe juste au niveau du timing, mais aucune « couture » n’est décelable. Le jeune Humperdinck est parvenu à imiter si fidèlement le style de son idole que, jusqu’à nos jours, le secret est demeuré : les musicologues s’empoignent pour savoir ce qui est de la main du maître et ce qui provient de l’élève.

L’anecdote prouve la filiation dans laquelle s’inscrit toute l’œuvre d’Humperdinck, lequel restera à jamais marqué par l’épisode bayreuthien.  Sa musique est wagnérienne ; ses interprètes le seront aussi. Pas étonnant que la discographie de Hänsel und Gretel compte tant de prestigieuses baguettes, au pedigree wagnérien indiscutable : Karajan, Solti, Colin Davis, Tate, Thielemann, Runnicles, … Se mesurer à eux semble ne pas effrayer Marek Janowski. Il le fait avec les deux ingrédients qui ont fait le succès de sa récente intégrale Wagner : l’équilibre et le sens du détail. Rien qui presse ou qui pose dans cette direction, juste un sens souverain de l’architecture, un souci constant d’asseoir les sonorités d’orchestre sur des basses vrombissantes, et une rigueur rythmique jamais prise en défaut. Conception trop sérieuse, diront certains. Sauf qu’elle s’accompagne d’une profusion de couleurs qui satisfera les plus fins gourmets en matière d’orfèvrerie instrumentale. Que ce soient les cuivres de la chevauchée des sorcières, les bois délicatement gazouillants de la forêt ou les guirlandes de violons qui accompagnent la maison en pain d’épices, les amateurs d’orchestre chatoyant seront à la fête. Le Rundfunk-Sinfonie Orchester Berlin sonne glorieusement, mis en valeur par l’acoustique de la Philharmonie locale et des ingénieurs du son qui justifient la réputation de Pentatone comme label « audiophile ».

La distribution réunie sous cette baguette experte peut elle aussi soutenir la comparaison avec ses devancières. Elle vaut avant tout pour son esprit d’équipe, sa cohésion et son jeu « collectif ». Point de star, aucune diva qui tire la couverture à elle, mais une brochette de solistes qui s’inscrivent dans la logique de « luxe sérieux » voulue par le chef. On pourra y voir une faiblesse. Trouver que Katrin Wundsam et Alexandra Steiner, dans les rôles-titres, ont des timbres trop ordinaires, pas assez différenciés l’un par rapport à l’autre. Ce sera vrai, d’une certaine manière, mais comment ne pas reconnaître l’extraordinaire musicalité des deux artistes, leur naturel, leur osmose ? Albert Dohmen n’a jamais eu le plus beau timbre de basse du monde. La conduite de la voix et le soin amoureux avec lequel le chef le soutient font bien vite oublier ce que ce timbre peut avoir de roturier. Inversement, Ricarda Merbeth étale des moyens somptueux dans le rôle de la Mère. Aucune dureté, aucun cri, tout est phrasé avec un art consommé, au point qu’on se prend à en redemander après la scène de ménage qu’elle fait à son mari. De telles mégères, il en faudrait plus ! On aura beau jeu de pointer le contresens, surtout si l’on songe à la tradition qui consiste à confier la partie à des chanteuses en fin de carrière. Mais qui se plaindra que la mariée est trop belle ?

Confier le rôle de la sorcière à un homme n’est pas vraiment nouveau. On se souvient de l’incarnation désopilante de Philip Langridge au Met de New York, qui en faisait un numéro de drag-queen irrésistible de défonce. Sans disposer des mêmes moyens vocaux, Christian Elsner fait le choix d’apparier le personnage aux ténors de caractère wagnériens. Voilà une sorcière devenue subitement cousine de Mime et de Loge. Les voix délicieusement sucrées d’Alexandra Hutton et d’Annika Gerhards complètent une distribution finalement proche de l’idéal. Si vous n’avez pas encore acheté de cadeau de fin d’année pour vos amis lyricomanes, ce coffret au design très « Noël » constituera un excellent choix.

 

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