Fragment de l’âge d’or

Insieme

Par Sylvain Fort | sam 08 Octobre 2022 | Imprimer

L’âge d’or, c’est maintenant. A écouter ce disque, on se demande même s’il eût été possible d’en enregistrer un semblable quand exerçaient tous les Corelli, Del Monaco, Sereni, Bastianini de ce monde.

Je m’explique : cet enregistrement sobrement intitulé « Insieme » et humblement sous-titré « Opera duets » n’est pas une anthologie comme les autres. Il présente en neuf plages de larges extraits d’œuvres – une vingtaine de minutes des Vêpres siciliennes, vingt-cinq minutes de Forza del Destino, toute la scène de l’acte II du Don Carlos, et idem d’Otello. Point tant des duos, donc, que des scènes, c’est-à-dire du théâtre. Moins de l’exhibition vocale que du drame, de la chair et du sang, mais passé au tamis du studio, c’est-à-dire ouvragé et même ourlé. 

La moindre nuance musicale y est respectée, audible, comme probablement la scène ne le permet pas. La reprise piano de « Dio Che nell’alma » (Don Carlos), les entrelacs de « O Mimi tu più non torni » (La Bohème), le rubato subtilissime de « Solenne in quest’ ora » (La Forza del Destino) : ce sont là des alchimies que le disque seul autorise. Comme assurément il autorise seul l’étonnante palette de couleurs dont chaque phrase ici est infusée. A cet égard, je crois bien n’avoir jamais entendu un Don Carlos et des Vêpres chantés dans un français non seulement idiomatique mais poétique, respirant l’air propre à sa scansion, à son phrasé intime. 

Plus saisissante encore que la parfaite facture de l’ensemble est la part, incalculable, de l’entente musicale et vocale entre les deux chanteurs. Identique est leur conception de la vocalité, du legato, de l’intention dramatique. Chez Tézier prévaut certes l’affirmation souveraine quand Kaufmann désormais a intégré à son chant une sorte de fêlure, mais leur fusion théâtrale souvent va jusqu’à une sorte de fusion des timbres eux-mêmes, ou d’accord parfait entre les couleurs et les inflexions. A cet égard, l’acte III des Vêpres est presque emblématique : dans la tendresse et l’extase, dans l’émotion et la compassion, une alchimie simplement inouïe se produit. Avec la vocalité considérable qui est la leur (et qui est ici pour les deux dans son été le plus rayonnant), on aurait pu redouter une compétition de décibels : au contraire, prévaut un souci de l’autre, une écoute mutuelle dont la force dramatique est mille fois supérieure aux rivalités de coqs si souvent entendues dans ces passages. 

Evidemment, partout est sensible la main d’Antonio Pappano. On ne peut un instant oublier ce sens qui n’est qu’à lui du dosage des couleurs, de la longue phrase, de l’animation dramatique qui procède non d’une agitation bruyante mais d’une sorte de pouls intérieur qu’il sait mieux qu’aucun autre faire entendre et propager aux chanteurs. Cette capacité à tenir, soutenir, porter les voix amène le baryton et le ténor à donner tout autre chose qu’un exploit vocal : une incarnation vivante qui, à partir d’extraits, déroule sous nos yeux (nos oreilles) la toile complète des opéras dont ils sont tirés. 

Tout cela ne fait pas de ce disque un album d’agrément. Cela exige une écoute active, attentive au foisonnement musical et théâtral qui s’y déploie. Il faut y venir et il faudra y revenir. Dans cinquante ans, ceux qui l’écouteront se diront que nous avions bien de la chance de vivre un âge d’or lyrique. 

 

 

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