Joyaux vénitiens

Opera arias of the serenissima

Par Fabrice Malkani | ven 15 Février 2013 | Imprimer
 
Après avoir ressuscité l’Artaserse de Vinci et redonné vie à l’Alessandro de Haendel, voilà que Max Emanuel Cencic met au jour des joyaux enfouis dans les profondeurs de la lagune, pour nous en faire partager l’eau pure, le lustre et l’orient. Couronné de l’Arabella de platine 2012, le contre-ténor poursuit inlassablement son travail d’exploration musicale et d’exhumation de trésors. À l’image de Venise, qui donne son nom au recueil, les onze airs d’opéras réunis sur ce disque, comme autant de pierres précieuses serties dans l’écrin virtuose de l’ensemble Il Pomo d’Oro que dirige Riccardo Minasi, déploient les irisations, les éclats et les ombres, la splendeur et la fragilité de la cité des doges. Placé sous le signe de Vivaldi, dont cinq airs figurent au programme, le CD Venezia intègre largement d’autres compositeurs moins connus ou plus rarement enregistrés, dont la découverte est un véritable bonheur, comme Caldara, Porta, Gasparini, Sellitto.
Ce qui frappe l’auditeur de manière constante, c’est la concentration extrême du chant de Max Emanuel Cencic, où la précision des attaques, la sonorité des aigus, le moelleux des graves sont au service d’une forme d’intériorité du chant. Jamais la puissance ne s’affirme en tant que telle : elle autorise la délicatesse, les nuances, le bonheur des vocalises finement ciselées dans « Barbaro non comprendo » de Caldara (Adriano in Siria). Mais aussi la projection, la sonorité, le crescendo saisissant, comme dans l’aria di tempesta de Vivaldi, « Anche in mezzo a perigliosa », que Max Emanuel Cencic avait donnée en bis à Ambronay à l’automne dernier (voir recension), ou les éclats de l’air de vengeance « A’ piedi miei svenato », dont les mots déformés par la fureur laissent libre cours à la beauté du chant pur. Partout à l’œuvre, une véritable quête de la perfection impose le respect par sa suprême élégance, émeut par la finesse du miroitement des facettes, bouleverse par son lyrisme et son sens dramatique – magnifiques messe di voce dans « Mormorando quelle fronde » de Porta, envolées sonores de l’aria di furore « Mi vuoi tradir, lo so » de Vivaldi, tenues de notes de Motezuma, vigueur de « Anche un misero arboscello » de Sellitto, arabesques précédant celles de l’orchestre (sur « sfuga pure il tuo furor ») dans Argippo de Vivaldi.
L’orchestre Il Pomo d’oro accompagne ces airs avec dynamisme, homogénéité, et une ferveur parfois un peu trop sonore, comme dans « Dolce mio ben » de Gasparini, soulignant de manière pesante les contrastes avec les passages quasiment a cappella où la pureté et la ductilité de la voix sont mises en valeur. Aux côtés de grandes envolées confondantes de souplesse et de vélocité, deux airs ici révélés condensent le talent et la maîtrise de Max Emanuel Cencic. Dans l’extrait de Merope de Giacomelli (plage 6), le contre-ténor tire parti de manière admirable de l’écriture dramatique de la musique et donne au désespoir d’Epitide une dimension universelle par la beauté de son chant qui culmine dans une fin sublime, distillée avec art sur les mots « la tua speranza ». L’autre sommet de ce CD est sans conteste l’air d’Apollon extrait d'Il nascimento de l’Aurora d’Albinoni (plage 8), qui met en valeur la pureté de la ligne vocale, l’impeccable legato, la longueur de souffle et l’aisance dans les extraordinaires vocalises de ce morceau d’un lyrisme exacerbé. Signe d’une conception soignée de l’ensemble, le livret d’accompagnement comporte une notice sur les théâtres de la lagune signée Frédéric Delaméa, et donne l’intégralité des paroles des airs, avec leur traduction en anglais, français et allemand.
 
 
 

 

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