La lettre sans l’esprit

Sancho Pança, gouverneur dans l’île de Barataria

Par Laurent Bury | lun 31 Octobre 2011 | Imprimer
 
Sancho Pança appartient à la première période créatrice de Philidor : entre 1759 et 1765, le compositeur enchaîne les succès avec ses opéras-comiques, période qui culmine avec Le Tonnelier, aussi sur un livret de Poinsinet. C’est également à Poinsinet que Philidor devait le livret de ce qui reste son principal titre de gloire : Tom Jones (1765), donné Salle Favart en 1979, et plus récemment à Lausanne en 2006 (DVD Dynamic). Philidor n’aborda les rivages plus escarpés de la tragédie lyrique qu’en 1767 avec Ernelinde, princesse de Norvège, succès d’estime qui ne l’empêcha pas de poursuivre dans cette voie, avec notamment un Thémistocle en 1785. On sait aussi qu’il s’était fait remarquer avec un motet exécuté à la chapelle royale de Versailles en 1738, et on lui doit un Te Deum composé pour la mort de Rameau ; Naxos a enregistré sa cantate Carmen saeculare (1779), mise en musique d’odes d’Horace.
 
Bien représentatif de l’opéra-comique français du XVIIIe siècle, Sancho Pança offre une musique « aimable », sans recherche excessive, dont il ne faut pas attendre beaucoup plus que des mélodies plaisantes pour l’oreille. La résurrection en a été menée par Hugo Reyne et la Simphonie du Marais en mars 2010, Salle Favart ; dans la version réalisée la même année par l’ensemble américain Opera Lafayette (fondé en 1995 à Washington), les dialogues parlés n’ont évidemment pas été enregistrés. Le disque fait donc se succéder ces airs strophiques et duos – plus un trio et un quatuor –, pièces toujours très brèves. La plage la plus longue du disque est aussi la plus répétitive : le « vaudeville » final, qui dure à peine 7 minutes et demie. Il n’y a pas d’ouverture, le seul passage instrumental étant une « symphonie : fanfare » de quarante secondes placée au milieu de l’œuvre. L’orchestre dirigé par Ryan Brown assure fort bien sa partie, avec de belles interventions solistes, le hautbois notamment.
 
Pour déclamer ces paroles vives et moqueuses, il faut peut-être des diseurs plus que des chanteurs. Et c’est sur ce point que pèche le présent enregistrement. Elizabeth Calleo a un timbre charmant, sa diction n’est pas mauvaise, mais elle n’est pas tout à fait assez claire pour qu’on la suive sans effort. La voix de Meghan McCall est très pure, mais il manque à son interprétation un peu de chair et de vigueur. En fait, il faudrait constamment faire assaut d’esprit pour rendre vie à ce genre d’œuvre, qui risque fort autrement de tourner au tunnel ; toute l’équipe réunie ici semble un peu trop sérieuse, pleine d’une gravité hors de propos. Darren Perry a une voix trop modeste pour tenir dignement le rôle de Sancho Pança, dont le premier air, « Je veux que Sancha brille », souligne cruellement les limites dans l’aigu comme dans le grave. Le ténor Karim Sulayman donne nettement plus de relief à son texte, il sait à bon escient accentuer certains mots, certaines syllabes, et ses collègues seraient bien inspirés de le suivre dans cette voie. Ses airs, « Dans ces grands châteaux » et « Je m’en revenais chantant », échappent à l’ennui qui guette le reste du disque. Tony Boutté a une voix de ténor très mince, et ses incarnations sont décidément trop pâles, en particulier dans le rôle du Docteur.
 
On entend sur ce disque toutes les notes écrites par Philidor, ne manque finalement que l’esprit si particulier de l’opéra-comique ; nul doute que si un enregistrement du concert donné en tournée par la Simphonie du Marais au cours de l’année dernière devait à son tour être commercialisé, on y trouverait tout autre chose…
 
 
 
 

 

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