Attention, chef-d’œuvre !

La sete di Christo

Par Bernard Schreuders | lun 04 Avril 2016 | Imprimer

Eclipsée par ses compositions pour clavecin, jalon essentiel entre Frescobaldi et Domenico Scarlatti, la littérature dramatique de Bernardo Pasquini (1637-1710) demeure largement négligée par les interprètes, mais aussi et d’abord par la musicologie : la plupart des partitions n’ont jamais été publiées et un vaste travail éditorial reste à faire. Un seul des douze opéras qui ont survécu a d’ailleurs fait l’objet d’un enregistrement (La Forza d’amore, Biongiovanni, 1987). Si Caino e Abele (Pan, 1990) et Sant’Agnese (Pierre Vérany, 2003) ont été gravés, les oratorios ont parfois aussi été victimes de jugements hâtifs, sinon de préjugés. « Sa production de cantates et d’oratorios est plutôt traditionnelle, assénait par exemple l’Enciclopedia della Musica de Ricordi, rappelant le style de Cesti. Par contre, sa production instrumentale est géniale et de première importance. » Impossible aujourd’hui d’acquiescer en découvrant La Sete di Christo (1689), dont plusieurs pages préfigurent la musique du siècle à venir !

Cet oratorio de la Passion gravite autour de la cinquième parole du Christ en Croix, ici placée au centre de l’œuvre : « Sitio » (« J’ai soif »), seule intervention, a cappella et en latin, de Jésus. La première partie nous dévoile les états d’âme de quatre figures admirablement caractérisées : la Vierge, saint Jean, Joseph d’Arimathie et Nicodème, réunis au Golgotha, dont nous découvrons la relation personnelle au Christ avant qu’ils ne lient connaissance et communient dans la douleur, l’exclamation répétée de Jésus les interrompant et consacrant le basculement dans la seconde partie. Les protagonistes y clament leur désarroi et leur impuissance, entre élans de compassion et de colère, animés par une foi brûlante mais aussi de très vifs accès de révolte. Célèbre librettiste d’opéras mais également d’une quarantaine d’oratorios, Niccolò Minato signe un drame solidement charpenté, rythmé et très efficace, riche en images fortes et en sentences virulentes. C’est en dramaturge accompli qu’il convoque le souvenir des miracles de Jésus ou celui de personnages bibliques marqués par la soif (Samson, Hagar et Ismael) mais introduit aussi une question mystique – et si le Christ, en prononçant le mot « soif », voulait exprimer le désir de souffrir davantage encore ?  – qui engendre un surcroît de tension en agitant des esprits déjà sérieusement ébranlés par son martyre.  

Eminemment théâtrale, sinon nerveuse et parfois d’un lyrisme débridé (le rôle de Nicomède), la musique de La sete di Christo se situe au même niveau d’inspiration que le texte du poète de Bergame et bénéficie également de la science instrumentale de Pasquini – Alessandro Quarta a eu l’heureuse idée d’insérer au début de la seconde partie une fort belle sinfonia tirée d’Il Martirio dei SS. Vito, Modesto e Crescenzia, oratorio créé à Modène en 1687. L’écriture de La sete di Christo, observe le chef, relève d’un style de transition qui annonce Stradella, Scarlatti et même Haendel tout en sublimant l’héritage madrigaliste du Seicento. On ne sait trop qu’admirer : la vitalité des récitatifs, la puissance expressive du langage harmonique dans les nombreux ensembles qui ponctuent la partition ou les sommets doloristes dévolus aux solistes.

De son poignant arioso liminaire (« Ahi, che duolo ») aux accents furieux de son ultime récitatif, la Vierge occupe le devant de la scène et Francesca Aspromonte, héroïne inattendue et vraie révélation de L’Orfeo de Luigi Rossi, livre une incarnation à nouveau saisissante de vérité en mater dolorosa. Si le Nicodème de Mauro Borgioni manque parfois de relief et surtout de graves, tout oppose, mais dans un contraste idéal, le ténor plutôt corsé et aux accents pénétrants de Francisco Fernández-Rueda, impeccablement distribué en saint Jean, ici disciple impétueux mais aussi aimant (écoutez seulement son envoûtante prière « Perdono, mio Dio ») et le ténor suave, chaleureux et infiniment délicat de Luca Cervoni, Joseph d’Arimathie bouleversant de tendresse (« Sospira e lagrima », « Se potesse il pianto mio »).  A la tête d’un Concerto Romano d’une tenue exemplaire et d’une plastique sonore très avantageuse, Alessandro Quarta sait tendre et relâcher l’arc dramatique tout en soignant les microclimats dont regorge cette partition foisonnante. Gageons que cet ensemble, spécialisé dans la Renaissance et le Haut Baroque romain depuis sa fondation en 2006, poursuive son exploration des trésors ensevelis dans les bibliothèques de la péninsule. 

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