Sourire aux lèvres

La Société Anonyme des Messieurs Prudents

Par Laurent Bury | jeu 20 Juillet 2017 | Imprimer

Poursuivant son exploration des œuvres musicales sur des textes de Sacha Guitry, après L’Amour masqué paru en 2014, l’Orchestre région Avignon-Provence propose cette fois La S.A.D.M.P. Après un livre-disque édité chez Actes Sud, c’est le label Klarthe qui publie ce nouvel enregistrement. Et si le premier enregistrement pouvait souffrir de la comparaison avec les extraits gravés par les artistes de la création, le grand Sacha en personne et son épouse d’alors, Yvonne Printemps, le danger de ce genre est moindre avec La Socité Anonyme des Messieurs Prudents : « Sourire aux lèvres » et « l’air des cartes de visite » ont été gravés par sa créatrice, mais sont nettement moins populaires. Et si la réputation de Messager n’est plus à faire, Louis Beydts mérite d’être défendu et tiré du relatif oubli dont il pâtit encore.

Après une première opérette créée en mars 1931, Moineau, sur un livret de Wolff et Duvernois, le Bordelais Beydts livrait six mois plus tard sa deuxième œuvre scénique avec La S.A.D.M.P. Fidèle à ses principes, Sacha Guitry y tenait un rôle parlé (mais chantable si l’on dispose d’un interprète ayant la voix nécessaire), alors que l’œuvre est chantée d’un bout à l’autre, ce qui fait qu’elle n’est ni une opérette, ni un opéra-comique, mais une véritable comédie en musique, un opéra-bouffe selon ce qui figurait sur l’affiche de la création. Après ce premier succès, le tandem Guitry-Beydts ne s’arrêtera pas là, mais aucune de leurs autres collaborations ne connaîtra plus le même succès. Même s’il reste compositeur, Louis Beydts s’illustre aussi dans l’ombre, comme adaptateur pour le film réalisé par Abel Gance d’après Louise de Gustave Charpentier, ou comme directeur artistique du fameux Pelléas et Mélisande enregistré par Roger Désormière. Heureusement, les sopranos coloratures interprètent encore parfois ses Chansons pour les oiseaux, créés par Janine Micheau en 1948.

Ces derniers temps, on a pu voir La S.A.D.M.P. à Paris, fin 2006, associée par Les Brigands à Chonchette de Claude Terrasse, ou à Tours en mars 2016, couplée avec l’excellent Trouble in Tahiti de Leonard Bernstein. Après la version de concert donnée à Avignon le 27 mars 2015, il aura fallu attendre deux ans pour que le disque sorte enfin (le projet de livre-disque semble entre-temps être passé à la trappe). L’absence de dialogues parlés est ici un avantage pour les chanteurs, et la réussite de cet enregistrement mérite d’être saluée.

Plus canaille que coquette, Isabelle Druet est « Elle », alias Germaine, sans chercher le moins du monde à être Yvonne Printemps. Son excellente diction et les couleurs sensuelles de son timbre de mezzo contribuent grandement à cette incarnation. Et pour ce rôle-là, contrairement à celui de l’héroïne de L’Amour masqué, le chant compte au moins autant que le théâtre. Assez inattendu dans ce répertoire, Mathias Vidal s’amuse à camper le « gros commerçant », avec notamment l’air où il répète à l’envi qu’il a dit « Je m’en fous ». Jérôme Billy reprend le rôle que Guitry s’était destiné, et même si sa voix semble fort légère, on ne se plaindra pas qu’il chante au lieu de déclamer. Dominique Coté, dont on avait pu apprécier la vis comica dans les quatre opéras de Germaine Tailleferre à Limoges, est un amusant « grand industriel ». Peut-être aurait-il fallu, pour que les voix graves se distinguent mieux, dans le rôle du baron une basse plus profonde que Thomas Dolié, dont on se réjouit néanmoins qu’il n’ait pas les 80 ans du personnage : à l’écoute, il n’est pas toujours facile de déterminer qui chante quoi (mais le livret de l’œuvre est accessible sur le site de Klarthe ou sur celui de l’orchestre).

En 2006, Les Brigands avaient proposé une réduction de la partition pour cinq instruments : Samuel Jean, à la tête de l’Orchestre d’Avignon, rend à cette musique la variété de ses couleurs, ce qui est fort heureux. Et le disque propose même en bonus Hue !, 2 minutes et 40 secondes pour orchestre seul que Louis Beydts a tirées du prologue et de l’épilogue écrits pour Sur le siège, la première des Six Pièces données le 3 novembre 1931 (La S.A.D.M.P. était la dernière des six). Et l'on attend maintenant avec impatience Oh mon bel inconnu, troisième volet prévu pour cette trilogie, que l'on espère pouvoir également écouter sourire aux lèvres...

 

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