La splendeur retrouvée de Hasse

Rokoko

Par Bernard Schreuders | jeu 06 Février 2014 | Imprimer
 
Decca a frappé fort, très fort en signant Max-Emanuel Cencic qui rejoint le label pour immortaliser ses aventures solistes. Tout d’abord parce qu’il accueille un artiste dans la plénitude de sa maturité. Des profondeurs d’un grave aujourd’hui plus charnu à des aigus coruscants, la voix a encore pris du corps et s’éploie en chatoiements irisés. En outre, Rokoko semble inaugurer un chapitre aussi fertile et passionnant que les meilleurs albums thématiques de Cecilia Bartoli. Si Agostino Steffani valait bien une mission, Johann Adolf Hasse méritait tout autant l’hommage exceptionnel que lui rendent aujourd’hui Max Emanuel Cencic et George Petrou, à la tête de son flamboyant Orchestra Armonia Atenea.
Son histoire tient presque du conte de fées tant elle aligne les superlatifs. Favori de Métastase, dont il a mis en musique l’intégralité des livrets à l’exception de Temistocle, Hasse s’est formé auprès de Scarlatti et peut-être de Porpora avant de conquérir tant le public allemand qu’italien et de s’imposer durablement comme l’un des maîtres absolus de l’opera seria. Lui-même excellent ténor dans sa jeunesse, le Saxon eut pour compagne et première muse Faustina Bordoni, mais sa non moins célèbre rivale, Francesca Cuzzoni, compte également parmi les dédicataires de ses nombreux ouvrages où s’illustrèrent les plus grandes stars de l’époque, de la Tesi à Farinelli, en passant par Bernacchi, Carestini, Caffarelli ou le ténor Amorevolli. Or, du plus fêté des compositeurs lyriques de son temps, non seulement adulé par le public, mais également admiré de ses pairs (Haendel, Carl Philip Emanuel Bach, Quantz ou le jeune Mozart), seules deux intégrales d’opéras sont aujourd’hui disponibles, Cleofide et La Didone abbandonata dont Valer Barna Sabadus a également retenu un bouquet d’airs pour ce qui constituait jusqu’ici le seul récital entièrement dévolu au « Napolitain allemand » (Hasse reloaded). L’anthologie gravée par Max-Emanuel Cencic embrasse plus de trente années de création (1729-1763) au gré de neuf ouvrages (huit opéras et un oratorio) et, surtout, renouvelle notre connaissance de la musique de Hasse.
Dans sa fameuse histoire du bel canto, Rodolfo Celletti loue « l’auteur des mélodies les plus coulantes et les plus fluides de l’époque postérieure à Bononcini », avant d’ajouter que s’il n’a pas « dans son écriture vocale, la même véhémence et la même ardeur » que Vinci, en revanche, « il l’emporte, par la grâce et l’élégance, dans le style tendre et élégiaque » soulignant enfin « en de nombreuses occasions, un air de noblesse très marqué. » Il rejoint en cela le jugement de bien des commentateurs, au premier rang desquels Burney qui voit en Hasse le Raphaël de la musique, Gluck étant son Michel-Ange. Si la formule a de quoi marquer les esprits, elle s’avère pourtant réductrice. Certes, l’enregistrement de Max Emanuel Cencic illustre cette veine délicate et infiniment charmeuse, et ce dès l’envoûtante aria liminaire, à peine ombrée d’un voile fugace de mélancolie, « Notte amica, oblio de’ mali » (Il cantico de’ tre fanciulli), mais également dans la très fleurie déclaration amoureuse tirée d’Ipermestra, « Ma rendi pur contento » ainsi que dans « Dei di Roma » (Il trionfo di Clelia), ce joyau de simplicité que Bejun Mehta s’est aussi approprié sur son dernier disque mais qui, en l’occurrence, tire avantage de l’incomparable rondeur du timbre de son cadet. Cependant, Rokoko nous révèle aussi un geste autrement vigoureux et hardi, qui évoque non plus Raphaël, mais le Titien. Cette autre manière s’épanouit surtout, mais pas exclusivement, dans la bravoure : l’aria di tempesta, le « Siam navi all’onde algenti » de Hasse n’ayant rien à envier à celui de Vivaldi (L’Olimpiade), comme l’aria di furore où le virtuose affiche des moyens toujours aussi impressionnants, renouant même dans l’extraordinaire « Vo disperato a morte » de Sesto avec les éclats farouches qui nous avaient sidéré sur son récital Haendel (Mezzo).
Est-ce bien là le parangon du style galant, l’aimable Saxon auprès duquel se réfugient les âmes trop sensibles qu’effraient les aspérités de Haendel ou la rudesse de Gluck ? Rokoko nuance, complète le portrait, il nous donne à entendre, au-delà de ces pages spectaculaires, ce que Sven Hostrup Hansell, spécialiste et éditeur moderne de Hasse, observe, à certains moments, dans son écriture, à savoir « un courant sous-jacent de puissance dramatique que les chanteurs, s’ils le souhaitent, peuvent amener à la surface ». Les indications de tempo très détaillées du compositeur dans les années 1760-1770 semblent, en particulier, montrer que ce dernier encourage la liberté expressive de ses interprètes. Hansell pense qu’il en attend un véritable engagement et une intensité émotionnelle qui sollicite toutes les ressources de la voix, notamment en termes de contrastes dynamiques. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter comment Max Emanuel Cencic innerve la plainte douce-amère de Siroe (« La sorte mia tiranna ») ou habite la révolte de Sesto (« Opprimete i contumaci), fascinante résurrection du théâtre de Hasse. Il fait ainsi voler en éclat les préjugés du musicologue qui déconseille dans les rôles de castrat les voix de chambre légères et les contre-ténors au profit des sopranos et altos féminins d’une grande flexibilité. C’est là beaucoup plus qu’un détail piquant ; les temps ont changé et les mezzo du sexe fort n’ont pas fini de nous étonner, à commencer par l’ex Petit Chanteur de Vienne qui livre avec Rokoko un de ses disques les plus aboutis. Réjouissons-nous, car il ne quitte pas Hasse et enregistrera Siroe cet été à Athènes avec George Petrou, mais aussi Franco Fagioli et Julia Lezhneva (voir l’interview qu'il nous a accordé).
 
> Commander Rokoko : Hasse Opéra Arias
 
 
 
 

 

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