Splendeurs d'une courtisane

La traviata

Par Laurent Bury | jeu 07 Novembre 2019 | Imprimer

L’expérience montre qu’il faut parfois craindre le pire quand un(e) artiste se dote de son propre label de disques. Certes, il ou elle n’a plus à négocier âprement avec ces marchands de soupe que sont les grands groupes internationaux, mais cela peut aussi être l’occasion de se permettre tout et n’importe quoi lorsqu’on refuse d’admettre que rien ne peut réparer des ans l’irréparable outrage.

Rien de tel avec Marina Rebeka, fort heureusement, et c’est en pleine possession de ses moyens que la soprano lettone s’est dotée d’un outil de rayonnement pour son art, comme ont pu en juger les spectateurs de sa récente Norma à Toulouse. Comme elle nous l’a expliqué en interview, cette atiste est très soucieuse d’offrir le meilleur d’elle-même, ce qui la pousse à annuler dès qu’elle ne se sent pas au maximum de ses capacités, et de contrôler l’image sonore qui circule d’elle, à une époque où la moindre défaillance est aussitôt montée en épingle sur les médias sociaux. Après le récital Spirito, voici donc un nouveau disque de Prima Classic, et surtout la première intégrale d'opéra de ce nouveau label.

La traviata étant pour Marina Rebeka une carte de visite qui lui a ouvert les portes du Staatsoper de Vienne, de l’Opéra de Paris ou de la Scala de Milan, il n’est pas étonnant que le choix se soit porté sur cette œuvre. Evidemment, pour un titre pareil, où se sont illustrés les plus grands noms de l’histoire de l’art lyrique, la concurrence n’est pas mince, et il faut un certain culot pour oser proposer une nouvelle intégrale de studio quand les références se bousculent.

Comme support permettant de démontrer la versatilité de son talent, Violetta est un bon choix, de par la diversité des exigences du rôle entre le début et la fin de l’opéra. Marina Rebeka est assez éblouissante, il faut le dire, et déploie la majesté d’une souveraine, plus encore que la suprême aisance d’une demi-mondaine habituée à voir tous les hommes à ses pieds. L’aigu est cristallin, dardé avec énergie mais sans brutalité (oui, il y a le contre-mi bémol optionnel à la fin du premier acte). C’en est au point que, de la courtisane, on trouve ici davantage les slendeurs que les misères : au dernier acte, on entend beaucoup l’héroïne tousser et haleter pendant qu’Alfredo s’exprime, mais dès que Violetta chante à son tour, c’est d’une voix glorieuse, sans rien de poitrinaire. Même « Addio, del passato » se termine par un aigu longuement tenu, avec un soufflet menant au fortissimo. Pour autant, tous les détails de la virtuosité sont finement ciselés.

Face à cette distinction aristocratique et à ce travail de précision, le fougueux Charles Castronovo paraît presque vériste de style, parfois un rien approximatif dans les notes d’ornement, mais un contraste est sans doute souhaitable entre le jeune chien fou et celle qui peine d’abord à croire qu’elle puisse encore aimer et être aimée. On sent par ailleurs que l’on a affaire à un habitué du rôle, et il s’offre un vaillant contre-ut à la fin d’ « O miei rimorsi ». George Petean est un Germont à la voix saine, capable de nuances (le piano subito sur « No, generosa, vivere ») et compose un personnage qui n’est à aucun moment antipathique, tant il sait rendre émouvante chacune de ses interventions.

Autour de ce trio, l’escadron de petits rôles s’avère à la hauteur, même si l’on avouera préférer l’Annina maternelle de Laura Grecka à la Flora un timbre un peu épais d’Elisabeth Sergeeva. Investi et précis, le chœur d’Etat Latvija concourt lui aussi à la réussite de l’entreprise.

A la tête du Latvian Festival Orchestra, le chef allemand Michael Balke mène rondement son affaire, avec des tempos généralement vifs (la confrontation du troisième acte a toute l’urgence que l’on peut souhaiter), seul le « Sempre libera » pouvant paraître un peu pépère mais après tout, cette déclaration doit sonner faux puisque l’héroïne s’y résigne à cette vie de jouissance à laquelle elle est sur le point de renoncer.

Une version qui ne détrônera pas les monstres sacrés, mais qui prouvera au moins que nous ne vivons pas forcément une période d’irrémédiable décadence du chant.

 

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