Quand le téléphone avait un fil…

La Voix humaine - La Dame de Monte-Carlo

Par Jean-Marcel Humbert | jeu 28 Avril 2016 | Imprimer

Notre mémoire collective se raccourcit d’année en année. Mauvaise tenue des archives ? Mauvaise préparation des documentalistes ? Recul insuffisant des sources informatiques ? Toujours est-il que la mémoire humaine, dans ce cas de figure, reste irremplaçable. Eh bien non, contrairement à la mention « première mondiale » inscrite sur la couverture du CD et sur son livret, cet enregistrement de la version chant et piano de La Voix Humaine de Francis Poulenc et Jean Cocteau par Caroline Casadesus est – au moins – le troisième. On se souvient d’Anne Béranger, déjà très malade, dans son long et douloureux cheminement sur toute la longueur du grand foyer du théâtre de Chaillot, mis en scène par Antoine Vitez et accompagnée par le pianiste Setrak (disque vinyle Le Chant du Monde, 1982), enregistrement « non autorisé ». Et puis, plus récemment, de Félicity Lott accompagnée par Graham Johnson, dans une réalisation d’Alexander van Ingen (CD et DVD Champs Hill Records, 2011), version « autorisée ».

Que viennent faire ces versions « autorisées et « non autorisées », alors que Francis Poulenc adorait accompagner au piano Denise Duval, et pas seulement dans des intérieurs privés ? Après la mort du compositeur (1963), ce sont les ayants droit qui ont décidé d’interdire la version chant/piano. Leurs raisons n’étaient peut-être pas mauvaises (essentiellement empêcher que l’œuvre, économique à monter, ne soit jouée – et peut-être massacrée – par n’importe qui). Nous n’avons pas à commenter une telle décision qui partait certainement d’un bon sentiment, mais de ce fait, l’œuvre n’a pratiquement plus été jouée dans cette version à la fin du siècle dernier.

Ce nouvel enregistrement rappelle pourtant tout l’intérêt que représente la version chant/piano par rapport à la version orchestrale (au demeurant elle aussi également fort belle) : mais le piano offre un resserrement du propos, un côté plus « bourgeois » de l’atmosphère de l’œuvre, et une musicalité souvent plus directe et incisive. De son côté, Caroline Casadessus a beaucoup d’atouts pour enregistrer ce rôle : elle l’a souvent interprété sur scène, elle en a le physique et une maturité vocale et musicale que l’on a rarement à 20 ans… A partir de là, tout est question de sensibilité personnelle, car c’est une œuvre tellement atypique qu’elle est forcément reçue différemment par tout un chacun, selon les expériences que l’on y projette.

Les qualités de cette interprétation sont nombreuses. La prononciation, les intonations et le phrasé sont fort beaux (« je ne saurais pas acheter un revolver… »), les grandes envolées musicales sont toujours bien en situation (« hier soir, je me suis couchée tout de suite… », « je n’ai pas dîné, je n’ai pas ma robe rose… », « hier soir, j’ai voulu prendre un comprimé pour dormir… », « parlons de toi… », « oui, je sais, je suis très ridicule… », «  j’ai le fil autour de mon cou… »), et le côté par moment plus haché voire syncopé est parfaitement adapté à l’instant (le sac qui sera déposé chez le concierge ; le passage sur le mensonge). Dans tous les cas, l’émotion reste à fleur de peau sans être jamais pleurnicharde, malgré l’éclat un peu grandiloquent de certains mots quasiment criés (« allo », « quoi »), ce qui doit passer scéniquement, mais peut surprendre au disque. Le passage sur le chien, « facultatif » et souvent coupé à la scène, est bien conservé ici. Et puis il y a la très jolie manière de dire « cette vilaine petite gueule », « pas là », et pour la dernière fois au valet de chambre « bonsoir, Joseph ». Des inflexions de circonstance, sous la poussée des événements, alternent avec à d’autres moments une manière toute naturelle de parler, qui devait être celle d’une conversation téléphonique « normale » des mois passés.

Denise Duval, inoubliable, n’est pas pour autant si loin. Mais Caroline Casadessus arrive à faire admettre cette amoureuse déchirée qui n’est plus vraiment d’aujourd’hui, en parvenant à gommer le vieillissement du texte créé par Berthe Bovy en 1930. En bonus, La Dame de Monte-Carlo, souvent couplée avec La Voix humaine, donne une couleur un peu plus second degré et humoristique. Dans les deux œuvres, le jeu pianistique de Jean-Christophe Rigaud est tout bonnement admirable, élégant et musical. Ce n’est pas un simple accompagnement, mais un acteur du drame à part entière.

 

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