Le Campistron pullule

Zélindor

Par Hugues Schmitt | jeu 05 Août 2010 | Imprimer
Remplacez Racine par Rameau dans le célèbre vers de Voltaire, passez sur le fait que Rameau ne meurt qu’en 1764 et que sa seconde carrière lyrique commence précisément en 1745 avec Platée, et vous aurez un aperçu de la vie musicale française de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Le genre aulique par excellence qu’est la pastorale dramatique sous le règne de Louis XIV prend une importance croissante par rapport aux grands genres sous Louis XV et se dissémine peu à peu dans les cours secondaires (Madame de Pompadour, Duchesse du Maine…), jusque dans les théâtres et salons des petits maîtres.
 
C’est là justement une musique de petit maître. Même si en 1745, ce processus ne fait que commencer, l’on en perçoit déjà les prodromes dans ces œuvres de circonstance que l’on sent composées à la hâte, comme par collage de vers tendres et bucoliques, d’épisodes instrumentaux adaptés de Vivaldi (modèle-type pour les orages et tempêtes) ou de Lully (expert des marches), d’airs doux, de marches harmoniques, de gavottes répétitives. Tout cela sent un peu la lampe et l’école, et l’on ne quitte jamais l’impression d’avoir entendu cent fois les mêmes airs, les mêmes enchaînements, les mêmes ritournelles, chez Rousseau, chez Buffardin, chez Boismortier, chez Blavet, et tant d’autres épigones. Rien qu’un exemple, tiré du livret :
« Hé ! comment ne pas m’enflammer
Pour l’aimable objet qui m’enchante ? »
 
N’allons pas plus loin, tout est dit. Ces œuvres ne sont en définitive que le village Potemkine du règne de Louis XV, où les roués consentent encore — mais plus pour longtemps — à poser en bergers fidèles. Elles sont innocentes et sucrées comme une chaste promenade dans le Parc aux Cerfs à midi. Comme si c’était à midi qu’il fallût s’y promener !
 
Quant à l’interprétation, elle est d’une qualité qui mérite d’être soulignée. La direction est précise, claire et énergique sans être brutale. Ryan Brown ne tombe pas dans le travers aujourd’hui répandu de vouloir « rocknrolliser » ce répertoire en martelant les accents et en pressant les tempi. Ses gavottes sont de vraies gavottes et ses sarabandes de vraies sarabandes. Saluons aussi la grande justesse de ses cordes, irréprochables. Tout juste peut-on déplorer une certaine sècheresse de son, liée à la fois à un déséquilibre de son ensemble vers l’aigu, à un son de clavecin qui manque manifestement de chair, et à une direction qui ne privilégie pas l’expressivité. Cette netteté se retrouve, pour notre plus grande satisfaction, dans la diction des chanteurs, dont le texte est constamment et parfaitement intelligible. Nous sommes particulièrement heureux de retrouver Jean-Paul Fouchécourt dont la voix de trial trouve ici idéalement à s’employer, qui est toujours aussi agile et léger sur les ornements que subtil dans le phrasé de ses appuis, mais qui nous semble, dans certaines phrases longues, légèrement court de souffle. Heidi Grant Murphy possède un superbe vibrato serré dont elle tire des effets expressifs avec force et discernement, et semble disposer de la voix la plus appropriée pour le répertoire français : légère, nette dans sa diction, formant à la perfection les voyelles fermées et les sons nasalisés, coulant avec grâce les ornements dans son vibrato. Nous les attendons tous les deux dans des productions de plus grande ampleur.
 
Hugues Schmitt
 
 
 

 

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