Du Père Ubu à Boris Vian, merdrrrre alors

Le Code de la route, hommage à Boris Vian

Par Jean-Marcel Humbert | jeu 29 Octobre 2020 | Imprimer

Les morceaux choisis, comme l’on dit, sont toujours les morceaux choisis par les autres. Et qui plus est, quand il s’agit d’un patchwork comme ce CD, on vous impose un ordre de passage. Vous pouvez toujours le rendre aléatoire par votre lecteur, mais alors, dans ce cas, ça ne veut plus rien dire du tout. Il faut donc subir des assemblages plus ou moins justifiés, plus ou moins digestes, voire plus ou moins supportables.

Pourtant, dans le cas présent de ce CD en hommage à Boris Vian, une idée de base et un fil directeur ont bien présidé à sa conception : il s’agissait de montrer les racines intellectuelles et musicales sur lesquelles Boris Vian aurait construit son propre monde poétique, humoristique, émotionnel et subversif. On nous cite notamment Charles Cros (« Le Hareng saur »), Alfred Jarry, Mac-Nab et Baudelaire, soit au total huit « référents » pour dix Boris Vian, dont des morceaux d’anthologie bien connus comme « Le Clysopompe » de Mac-Nab, ou la « Chanson du décervelage » d’Alfred Jarry.

Mais réunir des textes parfois proches d’esprit avec des musiques diversement datées n’était-il pas une fausse bonne idée ? Car beaucoup des airs autres que de Vian lui sont antérieurs de vingt à trente ans. Bien sûr il les a connus, et ils ont participé de sa formation. Mais question de style, l’assemblage n’est pas vraiment convaincant, même s’il y a une évidente connivence des textes. Sont-ils tous dignes de Vian ? Oui, dans une certaine mesure. Mais fallait-il faire ce mélange, rien n’est moins sûr.

Les adaptations musicales, le plus souvent d’Arnaud Marzorati, sont ce qu’elles sont, avec là aussi beaucoup de travail. On sait que Vian lui-même aimait beaucoup voir ses œuvres transcrites et réorchestrées par des professionnels. Après un début musical très indigeste d’une minute vous faisant craindre une panne de votre lecteur ou un virus, ça démarre avec « Je chante des chansons », voix de baryton (Arnaud Marzorati) en arrière réverbérée, saturée. A deux minutes, un accompagnement plus en situation démarre, façon Kurt Weil. Les puristes de Vian seront certainement très déconcertés. Mais la question fondamentale est une question de style, et surtout d’équilibre entre la musique et les paroles, qui doivent impérativement rester au premier plan, comme dans les enregistrements de Vian lui-même au cabaret Le Tabou. De plus, ça ne swingue pas, le jazz et son apparente facilité et liberté n’est pas vraiment là. Ainsi, « Le Rock des petits cailloux », avec son balancement syncopé, semble manquer de swing, du fait surtout d’un enregistrement qui gomme les respirations.

Cela est d’autant plus dommage que la prononciation n’est pas toujours ici non plus d’une grande qualité. Car ce répertoire nécessite des « diseurs et diseuses »,  un genre devenu rare et bien éloigné du lyrique (surtout en position de voix). Quelques rares interprètes, comme Edwige Bourdy, excellent dans les deux. Mais cela demande une maîtrise parfaite de l’instrument vocal mis au service des textes autant que de la mélodie. Il n’est que de comparer avec les interprétations de l’époque (Boris Vian lui-même par exemple dans « Le Déserteur », ou Magali Noël…) ou plus récemment le spectacle La Comédie-Française chante Boris Vian où brillent notamment Véronique Vella et Cécile Brune.

Car dans ce CD, la compréhension et l’interprétation des textes sont plutôt de bonne tenue, mais pas la prononciation, souvent liée à des questions de technique vocale, ce qui fait que l’on perd une bonne partie des textes. Fort curieusement, ce problème intervient de manière sporadique, par exemple avec Agathe Peyrat qui dit très clairement et avec puissance « Les Poètes élégiaques », mais que l’on perd à partir du milieu malgré une tyrolienne bien menée, comme si c’était une autre prise. Arnaud Marzorati est certainement plus régulier, sans toujours convaincre vraiment non plus.

On a particulièrement apprécié « Les Villes tentaculaires », « Monsieur Victor », « Le Petit Lauriston », duo peut-être le mieux réussi, et « L’Ange et l’enfant » de Mac-Nab, formidable pastiche de la Grrrrande musique religieuse Saint-Sulpicienne, délicieusement interprété par Agathe Peyrat et par tous les instrumentistes, et cette fois fort bien enregistré. Mais quand arrive enfin en dernière position la promesse de la pochette, le fameux « Code de la route », on n’a plus guère envie d’entendre jusqu’au bout l’espèce de soupe sonore qui nous est servie en lieu et place d’un texte parlé irrésistible.

Je crains donc qu’au final on ne range pas ce CD parmi les plus précieux de sa discothèque, pour le réécouter sans fin… Car au-delà d’une démarche au demeurant sympathique et professionnelle, on regrette surtout une qualité d’enregistrement très déséquilibrée et insuffisante, avec des voix réverbérées et saturées, souvent incompréhensibles. Il est donc impératif de réécouter Boris Vian lui-même, c’est le meilleur hommage que l’on puisse lui rendre.
 

 

VOUS AIMEZ NOUS LIRE…

… vous pouvez nous épauler. Depuis sa création en 1999, forumopera.com est un magazine en ligne gratuit et tient à le rester. L’information que nous délivrons quotidiennement a pour objectif premier de promouvoir l’opéra auprès du plus grand nombre. La rendre payante en limiterait l'accès, a contrario de cet objectif. Nous nous y refusons. Aujourd’hui, nous tenons à réserver nos rares espaces publicitaires à des opérateurs culturels qualitatifs. Notre taux d’audience, lui, est en hausse régulière avoisinant les 160.000 lecteurs par mois. Pour nous permettre de nouveaux développements, de nouvelles audaces – bref, un site encore plus axé vers les désirs de ses lecteurs – votre soutien est nécessaire. Si vous aimez Forumopera.com, n’hésitez pas à faire un don, même modeste.

Partager