Coup de cœur : Délicieusement timbré

Le Timbre d'argent

Par Jean Michel Pennetier | lun 21 Septembre 2020 | Imprimer

Enfant prodige, Camille Saint-Saëns interprète dès l'âge de 11 ans le concerto n° 3 de Beethoven, et le concerto n° 1 de Mozart (dont il compose la cadence). Il étudie la composition avec Halévy. Cinq ans plus tard, en 1852, il échoue au Prix de Rome. Il devient l'organiste de l'église Saint-Merri, puis de la Madeleine. Liszt y entend ses improvisations et le déclare le meilleur organiste du monde. Il n'a alors que 22 ans. Il compose beaucoup, enseigne le piano, défend les œuvres de Schumann et Wagner. En 1864, il échoue à nouveau au Prix de Rome. Auber, directeur du Conservatoire, a su apprécier le talent du jeune compositeur, d'ailleurs très éloigné de son propre style. Il obtient de Léon Carvalho, directeur du Théâtre-Lyrique, qu'il propose à Saint-Saëns le livret du Timbre d'argent, inspiré d'un ouvrage dramatique jamais monté et déjà refusé par plusieurs compositeurs (mauvais présage...). Dans le monde lyrique du XIXe siècle, il n'est en effet de succès musical qu'au théâtre. L'opéra est d'ailleurs le seul genre possiblement lucratif. L'œuvre est écrite en deux mois, mais deux ans plus tard elle n'est toujours pas montée : il faut dire qu'il n'y a pas grand chose pour l'épouse du directeur, Marie-Caroline Miolan-Carvalho, créatrice de la Marguerite de Faust, de Mireille et de la Juliette de Gounod (un vrai cauchemar pour celui-ci en raison des altérations demandées pour complaire au soprano). Finalement, le Théâtre-lyrique fait faillite. Saint-Saëns débute au théâtre avec La Princesse jaune, qui est mal accueillie par la critique. Le Timbre d'argent est retravaillé pour l'Opéra-comique mais la guerre de 1870 vient interrompre sa création. Le compositeur révise sa partition pour le nouveau Théâtre de la Gaîté et l'opéra est enfin créé le 23 février 1877, la même année que Samson et Dalila. Avec une distribution  « à l'économie », l'ouvrage tient l'affiche 18 représentations, jusqu'à la banqueroute de la Gaîté. Saint-Saëns reprend à nouveau la partition pour sa création à Bruxelles en 1879, et encore une fois en 1894 pour son édition chez Choudens, à l'occasion d'un projet de création à l'Opéra-comique... qui n'aura jamais lieu. Cette cinquième version est donnée, traduite, en Allemagne, et en français à Monte-Carlo. Le Théâtre de la Monnaie approche enfin Saint-Saëns pour une version « opératique » : le compositeur remplace les dialogues par des récitatifs et retravaille une sixième et dernière version, objet du présent enregistrement1

Conrad est un peintre raté obsédé par la fortune. Malade, il est sujet à des crises nocturnes. Il est soigné par son médecin, Spiridion et soutenu par son ami Bénédict, amoureux d'Hélène. Lui-même est épris d'une danseuse, Fiammetta, qu'il a peinte en Circé. La nuit de Noël, il voit celle-ci danser. Comme dans La Muette de Portici, le rôle de Fiammetta est dévolu à une danseuse, et est donc muet. Spiridion vient proposer à Conrad un timbre d'argent (par « timbre », il faut entendre une sonnette comme on en trouvait à la réception des hôtels) : à chaque fois que Conrad fera retentir le timbre, des flots d'or lui apparaitront, mais en contrepartie la mort frappera aveuglément. Le jeune homme fait retentir la sonnerie, et l'on entend le père d'Hélène pousser un cri horrible avant de mourir. L'acte suivant rappelle celui de Venise dans Les Contes d'Hoffmann et le final du premier acte de Robert le Diable. Conrad et Spiridion, devenu marquis, se disputent au jeu l'amour de Fiammetta. Spiridion chante une chanson napolitaine qui connut un certain succès. Celle-ci, fine mouche, danse le Pas de l'abeille pour conquérir le jeune homme. Conrad perd tout son or. Bénédict vient l'inviter à sa noce prochaine. Il a introduit Hélène dans la place. Pour tenter de le ramener à la raison, celle-ci, invisible, chante « Le Bonheur est chose légère » (autre page ayant très tôt connu les honneurs de l'enregistrement et simplement accompagnée du violon). Rien n'y fait et Conrad s'enfuit furieux, mais sans faire retentir le timbre. A l'acte suivant, Rosa, l'amie d'Hélène, prépare son mariage avec Bénédict. Conrad a enterré le timbre d'argent dans le jardin. Spiridion et Fiammetta viennent le tenter. Conrad frappe le timbre et Bénédict tombe mort (avec des amis pareil, pas besoin d'ennemis). Le dernier acte se passe au bord du lac dans lequel Conrad a jeté le timbre. Des sirènes tentent de le séduire. Conrad appelle Hélène à son secours et la sonnerie de l'Angélus vient mettre fin aux tourments du jeune homme (dans Robert le Diable, c'est la cloche de minuit). Conrad se réveille et comprend que tout ceci n'était qu'un songe. Hélène tombe dans ses bras. Alléluia final.

L'ouvrage s'écoute, et se réécoute, avec plaisir. Sans être autrement savante, la musique de Saint-Saëns demande en effet à être apprivoisée, à l'exception des deux morceaux déjà cités, aux mélodies plus immédiates. Dans cette oeuvre de jeunesse, on sent encore l'influence des grands anciens : de ci, de là quelques mesures rappellent la fin du duo d'amour des Huguenots, le finale de l'acte III de La Juive, Robert le Diable... Le chœur « Carnaval ! » pourrait être un hommage discret au Cheval de Bronze de son protecteur initial, Auber. Parfois, on croit entendre du Gounod (pourtant plus tardif), mais aussi des échos de Samson et Dalila ! Pour l'essentiel, la partition est originale, bien ficelée et séduisante, mais le livret a ses faiblesses. Le héros principal n'a pas vraiment de page lui permettant de briller, et le personnage n'est franchement pas sympathique. Les deux airs les plus immédiatement appréciables ne font pas progresser dramatiquement l'action : ce sont des chansons qu'interprètent des personnages pour d'autres personnages. 

Réalisé dans la foulée des représentations à l'Opéra-comique, cet enregistrement affiche une efficace brochette de jeunes chanteurs. Dans le rôle ingrat du peu sympathique Conrad, Edgaras Montvidas est impeccable de style et son français excellent. Dans cette tessiture tendue, le ténor lituanien aborde les notes du haut médium avec une voix assez acérée et sans faille, à la manière de Neil Schicoff, génial Hoffmann, accentuant la ressemblance entre ces deux ouvrages. Egalement ténor Yu Shao est un Bénédict idéalement contrasté, tout en finesse et d'une grande musicalité, au français tout aussi excellent. Dans cet avatar du Docteur Miracle, Tassis Christoyannis semble beaucoup s'amuser, et nous avec lui. Sa composition est proprement irrésistible et le baryton grec tire le maximum de son rôle, avec une caractérisation particulièrement réjouissante. Le chant est racé, avec une parfaite maîtrice du souffle, des nuances ou des couleurs, faisant ressortir toutes les finesses de la langue. Le français est là encore excellent, quoiqu'avec un léger accent. Hélène Guilmette est une Hélène charmante, très musicienne, dont on regrette que le rôle soit si peu développé, et qui sait nous émouvoir dans son unique air. Dans un rôle plutôt anecdotique, Jodie Devos est également excellente, ainsi que Jean-Yves Ravoux et Matthieu Chapuis, deux artistes du chœur qui assurent de brèves apparitions. A la tête de l'orchestre Les Siècles et du chœur AccentusFrançois-Xavier Roth réussit le défi d'unifier une partition en mode patchwork, et à insuffler un sentiment d'urgence implacable et un vrai souffle dramatique. Au global, un ouvrage que l'on réécoute avec plaisir et une nouvelle réussite à mettre à l'actif du Palazzetto Bru Zane.

 

1. Pour des raisons techniques, la Valse symphonique du dernier acte a été coupée à la scène et au disque ; elle devrait être incluse dans une prochaine livraison consacrée à des raretés du compositeur. En général, les enregistrements Bru Zane ne dépassent en effet pas les deux disques.

 

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