Un petit pas pour l'homme

Le Voyage dans la lune

Par Laurent Bury | lun 11 Janvier 2016 | Imprimer

Cela paraît incroyable, mais il n’existe toujours aucune enregistrement intégral de l’une des plus belles partitions d’Offenbach, celle où Raoul Gunsbourg emprunta en 1905 « Scintille, diamant » pour élaborer sa propre version des Contes d’Hoffmann. L’ouverture et le Ballet des flocons de neige ont souvent retenu l’attention des orchestres ou des pianistes, mais Le Voyage dans la lune reste une rareté. En 2007, des extraits ont été enregistrés dans le disque Entre nous – Celebrating Offenbach, excerpts from the forgotten operas, chez Opera Rara. Par ailleurs, on n’en dénombre guère qu’une poignée de productions ces dernières décennies, notamment celle qu’avait proposée Jérôme Savary en 1979 au Komische Oper de Berlin, puis en décembre 1987 à Genève (diffusée par France 3 pour le réveillon de 1988, disponible en sept morceaux sur YouTube), et celle d’Olivier Desbordes pour Opéra Eclaté, créée à Clermont-Ferrand au printemps 2014 et qui tournait encore récemment.

Le disque que publie Malibran vient donc combler une lacune, mais le vide est loin d’être rempli. Le Voyage dans la lune fut créé en 1875, à l’époque où Offenbach était devenu directeur du Théâtre de la Gaîté et offrait donc aux Parisiens des opérettes à grand spectacle : pas moins de 23 tableaux pour cet Opéra-féerie vaguement inspiré par Jules Verne. Sans aller jusqu’à exiger une version musicologiquement intégrale, avec les quatre chansons ajoutées en 1876 quand le rôle de la reine Popotte fut repris par l’illustre Thérésa, il faut bien signaler que le concert donné en 1961 par la RTF ne donne qu’une image très partielle de la partition : loin des fastes de la Gaîté-Lyrique, il faut ici se contenter de quatre chanteurs en plus de l’orchestre. Il manque donc tous les morceaux où interviennent les chœurs. Tout le final du premier acte passe à la trappe, comme tous les ensembles, les ballets. Et tout l’acte IV a disparu. Par ailleurs, selon une détestable tradition (encore en vigueur à Genève en 1987), le rôle du prince Caprice, créé par Zulma Bouffar, échoit ici à Joseph Peyron. Le ténor a toute la verve qu’on peut souhaiter, même s’il parle parfois plus qu’il ne chante, mais sa présence modifie évidemment l’effet du duo des pommes, conçu pour deux voix de femme (charmante Fantasia de Claudine Collart). Curieusement, après le concert de 1961, trois airs supplémentaires, d’origine mystérieuse, rétablissent l’identité vocale du prince, puisque c’est Christiane Harbell qui y chante Caprice dans le trio « Dans un obus » et dans l’air « Ohé, les badauds », avec même un chœur à l’arrière-plan. Ces trois plages, où l’on retrouve Joseph Peyron et le toujours inimitable André Balbon, viendraient-elles d’une version plus complète ? Mystère.

Avec Le Voyage de MM. Dunanan père et fils, on revient à une tout autre esthétique, celle de l’Offenbach des Bouffes-Parisiens, des années 1860, entre Orphée et La Belle Hélène. Il s’agit là d’un de ces opéras-bouffes délicieusement absurdes, dont la compagnie Les Brigands pourrait aujourd’hui assurer la résurrection. Et la partition inclut même une barcarolle avec accompagnement de moulin à café. Là aussi, l’enregistrement se dispense d’une bonne partie de la musique : cinq chanteurs, mais pas de chœur, donc beaucoup de morceaux supprimés. Jean Giraudeau y excelle néanmoins, ainsi que Christiane Harbell et Nicole Broissin.

Autrement dit, ce disque est un pas dans le bon sens, mais un petit pas seulement, et il y a place pour un véritable enregistrement, audio ou vidéo, du Voyage dans la lune.

 

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