Frustrantes délices

Les Eléments

Par Laurent Bury | lun 09 Mai 2016 | Imprimer

Genre ostentatoire comme la tragédie lyrique, le ballet héroïque était prétexte à un déploiement de vaste tant visuel que sonore, d’où la difficulté qu’il peut y avoir à le ressusciter de nos jours. Même en version de concert, il exige un orchestre fourni, un chœur et toute une série de solistes. D’où la tentation, moins coûteuse, d’inventer des versions « de salon », réduites. C’est ce qu’a fait récemment Hugo Reyne pour Atys, avec un résultat d’autant plus convaincant que « l’opéra du roi » nous est désormais bien connu, dans sa version intégrale. Pour un compositeur comme Destouches, dont la seule Callirhoé a connu les honneurs du disque, en 2007, on est loin d’avoir atteint une pareille familiarité : Le Carnaval et la folie, dont Hervé Niquet avait pourtant proposé une intéressante recréation scénique, n'a pas été suivi d'un enregistrement.

Des  Eléments on connaissait déjà quelques pages orchestrales, enregistrées par Christopher Hogwood : c’était en 1978. Et dès 1961, Jean-François Paillard ressuscitait une scène du prologue, « Trompettes, éclatez ». Beaucoup plus récemment, en 2001, Jérôme Corréas et ses Paladins en avaient donné une version de concert à Versailles, mais sans laisser de trace. Faute des moyens financiers considérables qu’exigerait la partition dans son intégralité, Louis-Noël Bestion de Camboulas, à la tête de son ensemble Les Surprises, a choisi d’en sélectionner des extraits en fonction des effectifs dont il disposait. S’il faut saluer l’entreprise, qui débouche sans doute sur un fort agréable spectacle (créé en Gironde le 28 avril et repris en octobre prochain à région parisienne, outre le concert à Ambronay en septembre), on peut malgré tout s’interroger sur l’opportunité de son édition discographique.

Le CD publié par Ambronay éditions allèche par ce qu’il donne à entendre, mais propose néanmoins un discours forcément fragmentaire, qui ne saurait refléter la véritable identité de l’œuvre. Le souci ne vient pas du côté instrumental, car l’ouverture et les danses sont animées de toute la vie souhaitable, avec leurs caractères bien distincts, et prouvent que Destouches n’est pas un compositeur à dédaigner (on ignore quelle fut exactement la part de Delalande dans la composition, mais les contemporains prirent vite l'habitude d'attribuer l'oeuvre au seul Destouches). Non, ce qui pose problème, c’est le découpage adopté, qui tronque la partition chaque fois que les voix réunies ici ne suffisent plus : il manque en l’occurrence une haute-contre pour tenir le rôle du héros dans au moins deux des entrées (Arion dans « L’Air », Vertumne dans « La Terre »). Seule la troisième, « Le Feu », montre un visage proche de la réalité. Pour le reste, il faut se contenter de lambeaux (pour « La Terre » surtout), de morceaux plus ou moins longs mais rarement menés à terme. Quant à la pratique de faire interpréter les chœurs par trois solistes, si elle est attestée dans le cadre des salons, elle ne saurait évidemment évoquer l’ampleur sonore de chanteurs plus nombreux.

C’est donc avec « Le Feu » qu’on peut le mieux juger du travail des artistes, puisqu’un semblant de continuité dramatique peut s’y instaurer. Après avoir remarqué dans un disque Alessandro Scarlatti, on est heureux de pouvoir entendre Eugénie Lefebvre dans le répertoire français ; c’est plutôt dans le prologue et dans « L’Eau » qu’elle a l’occasion de s’exprimer, avec toute la grandeur qui sied à une héroïne de tragédie. Souvent employée par William Christie, Elodie Fonnard possède un timbre plus adapté aux ingénues et aux innocentes, mais elle sait parfaitement s’élever à la noblesse de la vestale Emilie. Quant à Etienne Bazola, si la voix est belle et souple, on aimerait que l’interprète pousse un peu plus loin dans le sens de l’incarnation théâtrale, mais peut-être le spectacle à venir l’y incitera-t-il davantage que le cadre froid du studio d’enregistrement.

 

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