Faut-il abuser des bonnes choses ?

L'Opéra des opéras

Par Laurent Bury | mer 20 Février 2019 | Imprimer

Après Un opéra pour trois rois, voilà donc que le CMBV remet ça, en concoctant Un opéra imaginaire, concert vu à Montpellier ou à Paris, entre eutres, et rebaptisé pour le disque L’Opéra des opéras. Oui, mais à cela près que ce nouveau pot-pourri baroque correspond à un événement bien particulier : l’anniversaire du Concert Spirituel fondé en 1987 par Hervé Niquet. Comme dans le cas du précédent pasticcio, c’est bien Benoît Dratwicki qui l’a conçu, en puisant dans vingt-cinq œuvres différentes. Aucune ambition encyclopédique, cette fois, même si le programme couvre au moins deux règnes, de la passacaille d’Armide (1686) offerte en fin de programme jusqu’à la Callirhoé de Destouches révisée en 1773 par Dauvergne – juste trop tôt pour évoquer le règne de Louis XVI, couronné en 1774. Contrairement à Un opéra pour trois rois, il y a cette fois très peu de « tubes » baroques, à part la susdite passacaille, et à l’extrême rigueur un air comme « Lieux funestes » de Dardanus ou « Quel prix de mon amour » de la Médée de Charpentier : cette fois, seuls les aficionados les plus férus de raretés se seront retrouvés en terrain de connaissance. Question découverte, il y a là de quoi assouvir les appétits les plus exigeants : aux côtés d’œuvres déjà ressuscitées et enregistrées, on découvre Achille et Déidamie de Campra, Enée et Lavinie de Dauvergne – dont l’Hercule mourant avait été une révélation, ou l’Hypermnestre de Gervais, depuis redonnée en version intégrale et prochainement disponible au disque. Même si le Scanderberg de Rebel et Francœur semble destiné à ne rester connu que pour son air « Tout est prêt » (Benoît Dratwicki s’avoue peu convaincu par le reste de la partition), on est diablement alléché par l’air tiré du Jugement de Pâris de Bertin de la Doué. Peut-on espérer que ces œuvres, si elles méritent d’être redonnées, le seront bientôt, en France ou dans l’un des pays avec lesquels le CMBV noue des contacts, et où remonter une tragédie lyrique en concert semble beaucoup plus envisageable sur le plan financier ?

Comme dans Un opéra pour trois rois, un ersatz de trame dramatique a été élaboré pour justifier l’ordonnancement des pièces. Trois chanteurs, donc trois personnages : une gentille, une méchante et un prince charmant, comme le confirme la pochette du disque, pour laquelle Hervé Niquet a voulu une photo du feuilleton américain des années 1960 Ma sorcière bien aimée. Ce fil narratif très ténu était-il bien nécessaire ? Comment le faire exister en l’absence de tout récitatif, en dehors du bref accompagnato qui précède la fureur de Phèdre dans Hippolyte et Aricie ? La disparition de cette composante essentielle de la tragédie lyrique, si elle est de nature à soulager ceux qu’elle rebute d’ordinaire, n’en est pas moins la cause du côté un peu « étouffe-chrétien » du plat ainsi concocté. Même si le programme a été légèrement allégé pour le disque (Pancrace Royer est passé à la trappe, et l’on a notamment supprimé le fameux Chaos des Eléments de Rebel), le résultat reste roboratif. On suggérera donc de picorer plutôt que d’écouter le disque dans sa continuité.

A la tête de son orchestre et de son chœur totalement investis, Hervé Niquet tire le meilleur de ce florilège, et réussit à faire en sorte que personne parmi les compositeurs de moindre renom ne pâlisse de la proximité du génie écrasant de Rameau, très présent tout au long du concert. Espérons qu’il ait un jour la possibilité de diriger l’intégralité de ces opéras auxquels il saurait, à n’en point douter, communiquer toute l’urgence souhaitable. Pour les trois solistes, en revanche, il semble bien plus difficile de créer une incarnation dramatique à partir de quelques airs mis bout à bout. Katherine Watson est, à son habitude, charmante, et ce n’est évidemment pas de la « gentille », qui aime avec pudeur et souffre avec discrétion, que l’on peut attendre la prestation la plus théâtrale. Le « prince charmant » a droit à des airs naturellement plus consistants, mais Reinoud van Mechelen peine à s’y montrer tout à fait concerné, et son Dardanus est plus convaincant dans l’accablement de la prison que dans l’appel à occire le monstre affreux. L’urgence dramatique, on la trouvera un peu plus chez Karine Deshayes, qui bénéficie d’airs plus robustes. Pourtant, l’extrait de Scanderberg, déjà évoqué, semblait bien plus frappant dans l’interprétation gravée par Sandrine Piau, grâce à un soin du texte qu’on ne retrouve pas ici, ou peut-être par un investissement moins extérieur. Et l’on se dit que ces artistes auraient sans doute mieux su s’impliquer s’ils avaient un véritable rôle à jouer, donc si on les avait embauchés pour donner un œuvre dans son intégralité.

 

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