C'est reparti comme en 1940

L'Opéra sous l'occupation

Par Laurent Bury | mer 22 Mai 2019 | Imprimer

Donner à entendre, en deux disques, un échantillon de ce que fut la vie lyrique en France sous l’Occupation, voilà ce que propose le label Malibran avec le coffret L’Opéra sous l’Occupation. Le titre est en effet un peu réducteur, puisque l’on trouvera ici bien davantage qu’un écho de la programmation du Palais Garnier : ces 36 plages reflètent aussi les représentations données à l’Opéra-Comique, les spectacles d’opérette, le répertoire des concerts, la mélodie, et jusqu’au dernier cri en matière de création musicale. Et bien sûr, il s’agit uniquement d’enregistrements d’époque : la qualité sonore n’est pas toujours irréprochable, et des gravures postérieures offriront un tout autre confort acoustique, mais la valeur de document est ici irremplaçable. Certains titres font désormais figure de classiques absolus (« Les Chemins de l’amour » par Yvonne Printemps), de références en termes d’interprétation (les Poulenc par Bernac), mais le mélomane trouvera ici bien des gravures quasi inconnues d’œuvres essentielles, ou découvrira des partitions tombées dans un oubli quasi-total.

Parmi les créations lyriques effectuées à Paris sous l’occupation allemande et aujourd’hui disparues des mémoires figure ainsi la Ginevra de Marcel Delannoy, montée Salle Favart en 1942. Le Bourgeois de Falaise, opéra-bouffe de Maurice Thiriet d’après une pièce de Regnard, avait été créé en 1937 mais c’est l’une des œuvres « contemporaines » dont Roger Désormière enregistra des extraits en 1943, et on peut le comprendre à en juger par l’air reproduit ici. Le cycle de mélodies avec orchestre de Gustave Samazeuilh, Le Cercle des heures, datait de 1933 mais appartenait lui aussi au domaine de la musique récente (à défaut d’être moderne, car cette superbe partition aurait pu être écrite deux décennies plus tôt). La modernité, on la trouvera bien plutôt dans La Danse des morts, une œuvre d’Honegger un peu délaissée mais qui mériterait de reprendre le chemin des salles des concerts, et surtout dans les Trois Petites Liturgies de la présence divine d’Olivier Messiaen, créées le 21 avril 1945. Les Trois Complaites du soldat d’André Jolivet furent, comme les nouveautés de Poulenc, créées par Pierre Bernac, dont la voix, bien vaillante en 1943 pour les Jolivet, paraît curieusement moins timbrée dans les deux mélodies où il est accompagné au piano par Poulenc lui-même (peut-être à une date bien postérieure à la fin de la guerre ?).

Un peu plus ancien était l’opéra La Tour de feu, de Sylvio Lazzari, repris en 1944 à l’occasion de la mort du compositeur. Mais sous l’Occupation, Pelléas n’avait même pas encore atteint le demi-siècle. En réaliser la première intégrale discographique – en vingt 78 tours – relevait à la fois du pari le plus fou sur le plan matériel (faute de cire en quantité suffisante, il fallait se contenter d’un nombre limité de prises) et du défi symbolique puisqu’il s’agissait d’un opéra typiquement français. L’Opéra-Comique ne présentait pas alors seulement des œuvres du même genre, et la direction du théâtre voulut parfois plaire à l’Occupant, notamment en affichant Ariane à Naxos en création nationale (et en français), comme en témoigne l’air de Zerbinette confié à Janine Micheau, qui se joue des difficultés accumulées par Richard Strauss, peut-être renforcées par le changement de langue. Ariane était alors Germaine Lubin, dont on trouvera ici la Mort d’Isolde non pas dans la version française enregistrée avant la guerre (« Doux et calme »), mais bien en allemand. Plus inattendu, le duo italien de Félix (ou Felice) Blangini (1781-1841) gravé en 1944 par la même Lubin et le tout jeune Gérard Souzay.

Au chapitre des reprises d’œuvres historiques, se rangent L’Etoile de Chabrier, admirablement défendue par Fanely Révoil, La Dame blanche de Boieldieu avec le très suave Louis Arnoult, ou La Damnation de Faust où une certaine Mona Laurena, sans démériter en Marguerite, devait surtout sa présence à sa « collaboration horizontale » avec le directeur (allemand) de Radio-Paris. C’est une démarche musicologique qui poussa Reynaldo Hahn, dans ce qui était encore la Zone libre, à rendre son vrai visage à la Mireille de Gounod. Les Indes galantes allaient devoir attendre 1952 pour être montées avec faste à l’Opéra de Paris, mais dix ans avant, le violoniste Maurice Hewitt en enregistra quelques extraits avec la Mélisande du Pelléas de Désormière, Irène Joachim, et un des Pelléas de l’époque, Camille Maurane, sans doute un peu léger pour Huascar.

Curiosité cocardière, les deux chants patriotiques sur lesquels s’ouvre le premier disque, mais comment résister à l’élan et à la pure beauté de la voix de Georges Thill ?

 

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