Une belle soirée chez les Bourdin

Mârouf, savetier du Caire

Par Laurent Bury | lun 08 Août 2016 | Imprimer

Bien avant les plus ou moins éphémères couples d’actuelles vedettes lyriques, la France avait son propre couple de stars de l’opéra : en 1944, le Parisien Roger Bourdin, né avec le siècle, avait convolé en justes noces avec la Toulousaine Georgette (dite Géori) Boué, de dix-huit ans sa cadette. Ensemble, sur scène, ils seraient Thaïs et Athanael, Marguerite et Valentin, Mélisande et Pelléas, Tatiana et Onéguine, Tosca et Scarpia, l’Aiglon et Metternich, ou dans un registre plus léger, au disque, Véronique et Florestan, Ciboulette et Duparquet.

En 1942, après déjà vingt belles années de carrière Salle Favart, Roger Bourdin fit ses débuts au Palais Garnier, dans Mârouf, entré dès 1928 au répertoire à l’Opéra de Paris, avec George Thill et Fanny Heldy, après avoir été créé par Jean Périer à l’Opéra-Comique en 1914. Et en 1949 (année de la mort de Rabaud), après avoir eu pour princesse Renée Doria, le baryton eut pour partenaire son épouse pour une nouvelle série de représentations du chef-d’œuvre de Rabaud. Les dernières eurent lieu en 1950, et il fallut attendre 2013 pour revoir Mârouf à Paris, grâce au spectacle enchanteur monté par Jérôme Deschamps dans ce qui était alors son théâtre (à quand une reprise ?).

En 1951, la radio française diffusa une version de Mârouf réunissant les deux principaux interprètes de Garnier. Hélas, comme l’indique d’emblée le présentateur, il s’agit d’une « importante sélection ». Plus précisément, on entend l’acte I en entier, l’acte II moins la scène 1, l’acte III amputé de tout son ballet, l’acte IV moins les scènes 1 et 2, et l’acte V privé de sa scène 1 et de sa scène 5. C’est dommage pour Rabaud symphoniste, car ces coupures correspondent notamment aux passages purement orchestraux, comme si l’on supposait jadis que l’auditeur allait décrocher dès que le chant cesserait… Cela dit, la formation que dirige Louis Fourestier ne brillant pas par une qualité exceptionnelle, on aura peut-être moins de regrets.

Car évidemment, c’est plus son équipe vocale qui retient ici l’attention. Si Geori Boué est une délicieuse Saamcheddine, il faut bien avouer que son époux semble un peu fatigué, et qu’il aurait sans doute été préférable de le capter dix ans auparavant. Malgré tout, on savourera la présence d’un véritable personnage, rôdé sur scène : ne citons, à titre d’exemple, que l’impayable ton hésitant de Roger Bourdin dans la phrase adressée au sultan par celui qui se repend déjà de son mensonge, « si nous attendions cette caravane ? ». Geneviève Moizan est un luxe en Fattoumah, trop souvent confiée à des mezzos à bout de souffle, et si Pierre Froumenty n’a pas le timbre somptueux d’un André Pernet, alors titulaire du rôle à Garnier, il n’en compose pas moins un fort beau sultan. Les entourent les habituels seconds rôles entendus dans les opéras donnés à la radio dans les années 1950, autant de « trognes » vocales comme on n’en fait plus.

Bien sûr, il existe (ou plutôt, il a existé) en CD d’autres Mârouf, plus récents et plus complets : un live capté en 1953 à Buenos-Aires, avec un Jacques Jansen entouré de chanteurs sud-américains, un autre de 1964 avec Henri Legay, Mârouf ténor, et le dernier en date, de 1976, dirigée par Jésus Etcheverry. Mais la version Malibran mérite le détour, et elle offre un important bonus – plus de 25 minutes – aux amateurs de Geori Boué, puisque cette soirée avec le couple Bourdin se termine par cinq airs interprétés par madame. D’abord, deux grandes pages du répertoire étranger, chantées dans la langue de Molière, comme le voulait la coutume : l’air de la lettre d’Eugène Onéguine (la traduction française n’est pas extraordinaire, mais soit), et le « Leise, leise » du Freischütz. Georgi Boué n’est ni Galina Vichnevskaïa, ni Elisabeth Grummer, mais elle a bien d’autres atouts à faire valoir, et l’on se laisse volontiers convaincre par sa Tatiana et son Agathe. Les trois autres airs nous ramènent en terre francophone, mais avec une surprise, puisque l’on entend d’abord « Elle est aimée », de Mignon, qu’on croyait réservé aux mezzos, puis le « Pleurez, mes yeux » du Cid, également destiné à une voix plus centrale, peut-être, et la version féminine, voulue par Mary Garden, du Jongleur de Notre-Dame. Indépendamment de la question de la couleur vocale à laquelle on est habitué pour ces rôles, Geori Boué offre dans ces airs une véritable leçon de chant.

 

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