Montagnes russes

Mozart - Les Noces de Figaro

Par Dominique Joucken | mer 10 Août 2016 | Imprimer

Les premières mesures de l’ouverture sont haletantes, mais murmurées. Dès l’entrée des cuivres et des timbales, tout explose et pétarade, avant de revenir à une espèce de fausse sérénité qui sera à nouveau bousculée dans un feu d’artifice de crescendi et de fusées. On comprend dès ces secondes initiales que la direction d’orchestre sera le point focal du disque. Yannick Nézet-Seguin montre tout le profit qu’il a tiré de l’étude des interprétations « baroques » : transparence des textures, mise en valeur des bois, influx nerveux qui irrigue le discours en permanence. D'un autre côté, la gestion du temps dramatique est magistrale, loin des simples coups de boutoir assénés de manière métronomique par les baroqueux lorsqu’ils sont à court d’inspiration. Le jeune Canadien a sans cesse le temps long de l’œuvre à l’esprit, et sait tenir la grande arche avec l’agogique requise. La façon de mener le final de l’acte II est un modèle du genre, avec des montées d’adrénaline interrompues par de sublimes plages planantes juste avant qu’on ne sature. Une telle maestria dans le geste opératique descend en droite ligne d’un Solti, voire d’un Karl Böhm. En matière lyrique, le compliment n’est pas mince.

Ce chef en état de grâce, et son orchestre qui lui mange dans la main, offrant une félicité de détails absolument surprenante, vont-ils suffire à inscrire ce 140e enregistrement des Noces au panthéon des versions indispensables, comme ils avaient réussi à le faire l'an passé pour L’Enlèvement au sérail ? Malheureusement non. La faute en revient à une distribution par trop inégale. Deutsche Grammophon a pourtant réuni le gratin du chant mozartien d’hier et d’aujourd’hui. Aligner Jean-Paul Fouchécourt en Don Curzio, Rolando Villazon en Basilio et Anne-Sofie Von Otter en Marcellina relève du luxe le plus somptuaire. On se croirait revenu dans les années 80, à l’époque où les maisons de disques ne lésinaient pas sur les moyens. Toute cette opulence ne fait cependant pas une équipe, et c’est l’ancienne génération, celle qui est supposée montrer la voie à la plus jeune, qui déçoit.

On regrette infiniment de l’écrire, mais Thomas Hampson livre une prestation très décevante. Le grave semble échapper à tout contrôle, et est plus d’une fois hurlé, sans référence au diapason, alors que le baryton se perd en maniérismes dans les récitatifs. L’artiste reste de premier ordre, et les beaux moments sont nombreux, notamment à l’acte III, mais on attendait mieux. Surtout si on repense au magistral Comte qu’il grava jadis pour Nikolaus Harnoncourt (Teldec). Anne-Sofie Von Otter se prend les pieds dans le tapis dans les vocalises de son air « Il capro et la capretta » au IV, à un point qu’on n’aurait pas permis à une débutante. Le reste de sa prestation est pâle et sans relief. Maurizio Muraro n’est pas encore un vétéran des scènes lyriques, mais sa voix sonne déjà usée, et il renoue avec le pire de la tradition, faisant de Bartolo un vieux barbon à l’émission engorgée. Sa « Vendetta » est un péché contre le goût, surtout que le chef lui offre un écrin orchestral fabuleux. Jean-Paul Fouchécourt reste un magnifique diseur, et entendre le ténor vaillant de Rolando Villazon dans la partie de Basilio, habituellement massacrée par des ténors de caractère à bout de voix, est une jouvence.

Les meilleurs éléments de la distribution sont les plus jeunes : Luca Pisaroni et Christiane Karg. Lui offre un Figaro rond et sonore, avec ce grain populaire qui rend la gouaille du serviteur, sans jamais tomber dans la vulgarité. Elle avec une voix large, puissante, presque sombre, qui donne à Susanne l’ampleur qu’on lui refuse au prétexte qu’elle est une soubrette. C’est méconnaître la profonde complexité du personnage, son intelligence jointe à sa sensualité, que la soprano allemande rend avec lyrisme et de la chair dans la voix. Le Cherubino d’Angela Brower offre un chant soigné, mais sans grande personnalité, rien qui le distingue du tout-venant du circuit international en tous cas. Reste la Comtesse de Sonya Yoncheva. La soprano bulgare triomphe sur toutes les scènes du monde. La critique lui tresse des couronnes de lauriers. Il ne viendrait à personne l’idée de nier ses fabuleux moyens, ni son art du legato, de même que sa capacité à habiter son personnage et à lui conférer la noblesse un peu mélancolique qui sied à la femme délaissée mais digne. La question de savoir si sa voix n’est pas trop grande pour Mozart reste posée. Surtout que la prise de son la dessert, durcissant le son dès qu’elle s’élève au dessus du mezzo forte. Comme si elle avait trop d’opulence vocale pour le magasin de porcelaine qu’est la partition des Noces.

Au final, si ce coffret peut se targuer de solides atouts et d’une direction flamboyante, les faiblesses sont trop nombreuses pour le recommander ; surtout qu’il est proposé au prix fort, alors que le mélomane peut s’offrir les plus grandes références pour une bouchée de pain.

 

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