Nilsson vainqueur par KO

Turandot

Par Julien Marion | mer 27 Juin 2012 | Imprimer
 
Andromeda nous propose de redécouvrir une des jalons majeurs de la discographie puccinienne: l'incarnation de Turandot par Birgit Nilsson. Présente à 17 reprises dans la discographie de l'œuvre, Nilsson, avec sa voix taillée pour les grands rôles wagnériens, a fait de Turandot un de ses rôles fétiches, aux côtés d'Isolde et de Brünnhilde. Significativement, elle a choisi une photo d'elle dans le rôle de la princesse chinoise -photo kitchissime au demeurant- pour illustrer la couverture de son autobiographie (La Nilsson, l'édition originale, en suédois, est parue en 1995 chez Fischer&Co, la traduction allemande en 1997 chez Krüger). On rappellera que Nilsson a fait ses débuts dans le rôle en 1957 à Stockholm. L'année suivante, elle eut avec lui l'honneur de l'ouverture de la saison de la Scala (l'enregistrement existe), avant de le faire tourner sur les principales scènes du monde durant une petite vingtaine d'années (à 52 reprises au MET, notamment) et de l'enregistrer par deux fois en studio (en 1960 pour RCA, en 1965 pour His Master's Voice). Si elle a eu divers partenaires en Calaf, c'est bien le couple qu'elle formait avec Franco Corelli qui est entré dans la légende lyrique des années 60: l'histoire regorge d'anecdotes sur les duels que se livraient ses deux gosiers de métal -doublés de deux fortes personnalités- à la fin de « In questa reggia », pour savoir qui tiendrait ses contre-ut le plus longtemps… Cette soirée du 22 juin 1961 au Staatsoper de Vienne se situe donc plutôt au début de ce parcours. On peut y vérifier que la légende de la Turandot de Nilsson n'a rien d'usurpé: le rôle semble même avoir été écrit pour la voix d'airain de la soprano suédoise. Elle se joue avec une facilité confondante de sa tessiture impossible et de ses aigus meurtriers, notamment dans l'air fameux « In questa reggia », suivi de la scène des énigmes. Les contre-si et contre-ut sont projetés avec une aisance déconcertante. Ajoutons que le rôle de Turandot, très statique et monolithique, convient particulièrement bien à la personnalité placide de Birgit Nilsson, dont il faut bien reconnaître que les mérites furent surtout vocaux, avant d'être dramatiques. Un bonheur ne venant jamais seul, cette soirée préserve la seule Liu connue de Leontyne Price. Le rôle lui convient à merveille, et sa voix, encore jeune (elle a 34 ans), toute de soie et de miel, fait des merveilles dans le rôle de la jeune esclave qui se sacrifie. Qu'on écoute « Signore ascolta », avec des allègements divins, des irisations surnaturelles (et des sanglots heureusement discrets): on fond, et on se demande par quel mystère Price ne se retrouve pas plus souvent dans la discographie du rôle. On sera en revanche bien plus réservé sur le Calaf de Giuseppe di Stefano. La voix montre ce soir-là tous les signes d'un déclin accéléré: on ne compte plus les sons ouverts, au détriment le plus élémentaire de la ligne de chant (mon Dieu, ces « a »!), les portamenti douteux, les accents déplacés, l'aigu tiré. On n'ira pas chercher de duel entre la soprano et le ténor à la fin d'« In questa reggia »: Nilsson est vainqueur par KO. On avoue ne pas trop comprendre les tonnerres d'applaudissement du public après un « Nessun dorma » tout juste passable. Quel dommage! Car derrière ce naufrage stylistique, on perçoit encore un des timbres les plus attachants de sa génération. Un vrai gâchis, en somme, que par charité, on n'ira pas comparer à la prestation du même di Stefano dans ce rôle dans l'enregistrement mythique de 1953, avec Callas. Le Timur de Nicola Zaccaria est plus qu'honnête, et s'écoute sans déplaisir. Molinari-Pradelli dirige sans génie, mais avec du métier. On ira chercher ailleurs (chez Karajan ou Mehta) les climats et les sortilèges orchestraux que renferme l'œuvre. Pour Nilsson, hallucinante, pour Price, renversante, ce coffret mérite néanmoins d'être connu.
 

 

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