Once upon a time...

No Time in Eternity

Par Bernard Schreuders | lun 23 Octobre 2017 | Imprimer

Il était une fois un adolescent qui eut un coup de foudre pour une chanson (Full fathom five). Vingt-deux ans plus tard et alors qu’il était devenu chanteur, il rencontra son auteur et celui-ci accepta d’écrire pour lui de nouvelles mélodies. Si l’histoire de No Time in Eternity ressemble à un conte de fées moderne, dont Paulin Bündgen et Michael Nyman sont, vous l’aurez compris, les protagonistes, l’envers du décor, à savoir la genèse de ce disque, auquel cette dizaine de minutes de musique inédite donne son titre, recèle aussi sa part de beauté : celle des rêves un peu fous que seuls le courage et la ténacité permettent de réaliser.

Après être tombé amoureux, en 1992, de la bande originale de Prospero’s Books, quelques jours avant la sortie du film de Peter Greenaway inspiré de La Tempête de Shakespeare, Paulin Bündgen plonge dans le répertoire éclectique et foisonnant de Michael Nyman qui l’accompagne désormais au quotidien. C’est la découverte du Self-Laudatory Hymn of Inanna and Her Omnipotence, une pièce « grandiloquente, insensée », enregistrée par James Bowman et l’Ensemble Fretwork la même année, qui lui donnera plus tard l’idée de ce programme audacieux où l’œuvre du musicien contemporain entre en résonance avec les consort songs de la fin de la Renaissance mais aussi avec des pages purement instrumentales qui semblent avoir été écrites hier (Sit Fast de Christopher Tye). Cependant, Paulin Bündgen devra attendre encore dix ans et surmonter bien des vicissitudes pour que ce projet singulier aboutisse et s’enrichisse même de l’apport original du compositeur.

Approché en 2014, Michael Nyman s’est immédiatement montré enthousiaste et a choisi sept courts poèmes métaphysiques de Robert Herrick (1591-1674) sur la vanité du monde mais aussi le pouvoir de la musique. Créé à Lyon en mars 2016 et aussitôt repris à Ambronay, No Time in Eternity porte indéniablement la griffe du minimaliste, tant sur le plan rythmique que harmonique. A la fois enlevé et planant, voire légèrement psychédélique dans son onirisme délicat, le cycle flatte la plénitude d’une voix longue et limpide, timbre juvénile autour duquel se lovent des violes aux textures raffinées et aux ondoiements très sensuels. La pièce semble déjà promise à un bel avenir et s’émancipera de ses créateurs en mai 2018, Iestyn Davies l’ayant retenue pour un récital au Barbican Center avec l’Ensemble Fretwork autour de Nyman et Purcell, rapprochement plus attendu au regard de l’admiration que le premier porte au second.  

S’il avait déjà fait appel à un contre-ténor pour la bande originale de The Draughtsman's Contract (Meurtre dans un Jardin anglais, 1982) inspirée justement de Purcell, dix ans plus tard, Michael Nyman n’y a plus recours, contrairement à Michael Tippett par exemple (1962), lorsque il met en musique les Songs for Ariel (Prospero’s Books), conçues pour soprano et orchestre (Sarah Leonard et le Michael Nyman Band). Néanmoins, en 2014, il approuvera sans hésiter les arrangements réalisés par Caroline Huyhn Van Xuan pour Paulin Bündgen et sa formation, l’Ensemble Céladon. Ces derniers disséminent les cinq mélodies, aux atmosphères très différentes et déjà séparées dans Prospero’s Book, tout au long de l’album et se les approprient avec la même éloquente sobriété et ce naturel qui caractérisent également leur lecture des songs élisabéthaines.

Rares sont les interprètes français à s’être aventurés avec succès dans ce qui fut longtemps le répertoire d’élection des contre-ténors britanniques (ténors aigus et surtout falsettistes). Paulin Bündgen en fait partie et, après un bel enregistrement consacré à John Coprario (Funeral Tears, Zig-Zag Territoires) où le rejoignaient la soprano Anne Delafosse-Quentin et son ensemble Les Jardins de Courtoisie, No Time in Eternity confirme des affinités d’autant plus précieuses que l’émission, très libre, n’est jamais pincée ni excessivement nasale comme celle de certains falsettistes britanniques. Nous avons plaisir à le retrouver en particulier dans la déploration sur la mort de Tallis de William Byrd, Ye sacred muses, race of Jove, mais aussi dans un bouquet d’airs relativement méconnus, joyaux pour la plupart signés (Nathaniel Patrick, John Bennett, Richard Farrant), à l’exception de l’anonyme In Paradise, au charme insinuant.    

Evoquant sa découverte du poème sumérien Self-Laudatory Hymn of Inanna and Her Omnipotence (Hymne à moi-même de Inanna et de son omnipotence), Michael Nyman confiait en 1992 : « Je fus saisi par son autosatisfaction impudente et rare (qui conviendrait très bien, me suis-je dit, à la voix de James Bowman) ». Sauf que Inanna est une déesse et que le grain, immédiatement reconnaissable, du contre-ténor n’a rien d’ambigu, de féminin. Nyman songeait-il alors à son éclat et à sa puissance, exceptionnelle dans sa catégorie, hier comme aujourd’hui ? Très tendue, l’écriture s’avère exigeante, pour ne pas dire physiquement éprouvante, et s’éploie sur un large ambitus qui contraignait déjà Bowman à plusieurs décrochages dans le registre de poitrine. La confrontation nous semble tourner à l’avantage de l’Ensemble Céladon, d’abord, grâce auquel l’accompagnement gagne en subtilité et nous change agréablement des sonorités rugueuses et parfois trop métalliques de Fretwork, mais aussi à l'avantage de Paulin Bündgen, dont la ligne de chant possède une autre souplesse et l'autorise à apporter quelques nuances à cette extravagante démonstration de force et d’arrogance.   

 

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